Le peuple dans le discours Fidel Castro (1959-2008) (extraits)

Le peuple et sa représentation se construisent aussi dans le discours et en particulier dans le discours politique. Ainsi, afin de mettre à jour la représentation du peuple dans le discours de Fidel Castro, a été constitué un corpus de discours du leader de la Révolution cubaine couvrant l’ensemble de sa présence à la tête de l’État. On pose ici l’hypothèse que l’étude du mot pueblo et de ses emplois permet de révéler le rapport au peuple qu’entretient Fidel Castro et partant sa vision de celui-ci. Mise en œuvre à l’aide des outils de la statistique lexicale et dans une visée principalement exploratoire, il s’agira d’esquisser une interprétation des variations tant au niveau occurrentiel que cooccurrentiel des emplois de la forme étudiée.

Nous avons alors constitué en corpus 1136 discours prononcés ou écrits par Fidel Castro, depuis le 1er janvier 1959, jour de la victoire du mouvement révolutionnaire cubain, jusqu’à la date de son retrait officiel le 22 février 2008, pour un total de plus de 7 millions de mots (10 000 pages). Ce corpus constitue donc un lieu privilégié pour observer la pensée et le langage du leader de la Révolution cubaine.

1. La structure du lexique : le peuple comme premier acteur sociopolitique
Tout d’abord soulignons que si nous considérons le discours castriste dans son ensemble, le mot qui nous intéresse, pueblo, est, si l’on excepte les mots-outils , le mot le plus employé de notre corpus. Il apparait à la première place dans l’index hiérarchique des mots-pleins avec 28810 occurrences ce qui laisse présager l’importance de ce substantif dans le discours de Fidel Castro.
Ensuite, si l’on considère maintenant le corpus par périodes de 5 années, afin d’observer plus finement la place du peuple dans le discours castriste, nous voyons que malgré des variations, le peuple est toujours très présent car le mot fait toujours partie des 10 premiers termes les plus utilisés à chaque période même si nous remarquons que son rang régresse avec le temps : de la première place dans l’ordre des préoccupations castriste, le peuple passe progressivement derrière d’autres préoccupations ou acteurs comme par exemple le pays ou l’affrontement, idéologique, Cuba-États-Unis :



Le tableau et le graphique suivants nous donnent à voir, de façon plus fine, la répartition des occurrences de ce terme dans chacune des 10 périodes de 5 années du corpus ainsi que les fréquences relatives respectives et le jugement en probabilité de ces variations :


Figure 1: Ventilation en fréquences relatives de la forme pueblo 
dans le corpus Castro partitionné en périodes 5 années.

L’utilisation de ce mot semble partager le corpus en trois périodes (cf. figure 2):
  • une première période de sur-utilisation (1959-64) où par ailleurs pueblo est le mot le plus utilisé par Castro ;
  • un temps d’adaptation avec des fréquences fluctuantes (1965-79) ;
  • enfin une dernière période, où le relatif abandon du mot pueblo, en tout état de cause une sous-utilisation statistique, nous indique que les préférences lexicales du leader cubain, et partant le discours, ont changé (les années 80, 90 et 2000) (cf. tableau 1 ou 2 par exemple).

Figure 2: Ventilation en spécificités de la forme pueblo 
dans le corpus Castro partitionné en périodes 5 années.

Le mot pueblo apparait comme central dans le discours de Fidel Castro du fait de son exceptionnelle fréquence d’utilisation ; d’autre part que ce discours ne tarde pas à subir un transformation conséquente qui se manifeste notamment par une forte diminution de l’utilisation de ce mot.
Après ce constat quantitatif, il faudrait se demander ce que Fidel Castro entend par pueblo.

3. L’univers lexical de pueblo
3.1. Les réseaux sémantiques de pueblo
L’analyse des cooccurrences se donne pour tâche de mettre au jour les liens non aléatoires entre différents mots d’un corpus, en d’autres termes, les relations récurrentes de proximités.
La liste des mots qui sont fréquemment associé à pueblo dans le corpus nous donne un début de réponse à la question de la représentation du peuple dans le discours castriste:

Ainsi, à partir de ce tableau, nous pouvons dégager plusieurs caractéristiques de la représentation  du peuple dans le discours castriste :

Un peuple qui est et qui construit la Révolution :
En effet, chez Fidel Castro, le peuple c’est tout d’abord le principe de souveraineté populaire en tant qu’il légitime la Révolution. Il se définit principalement par son adhésion à la Révolution. Le peuple supporte la Révolution car il a une conscience et par cette conscience il sait que la Révolution défend ses intérêts.
  • ¡El pueblo fue el que hizo la revolución! (17 janvier 1959)
  • El pueblo, del cual emanó el poder de la revolución […] (06 août 1960)
  • […] porque la revolución la siente muy hondamente el pueblo; porque la revolución es del pueblo; porque la revolución es el pueblo. (26 juillet 1962)

Un peuple qui sait et qui veut :
Un deuxième élément dans la représentation du peuple qui se semble se dégager du tableau des cooccurrences est celle d’un « peuple qui sait et qui veut ».
Il s’agit pour Fidel Castro, comme pour la plupart des leaders révolutionnaires et nationalistes , de faire endosser son discours par ce sujet collectif qu’est le peuple. Cette tendance à surreprésenter le peuple dans son discours, sert à justifier ce que dit le leader par « la voix d’un autre globalisant : le peuple » (Barry 2002, p. 75):
  • ¿El pueblo quiere que el acueducto pase al patronato de los mil? […] Ya el pueblo ha hablado, ha dicho lo que quiere con los asesinos, ha dicho lo que quiere con los chivatos, ha dicho lo que quiere con el acueducto, ha dicho lo que quiere con la bolita, ha dicho lo que quiere con el trabajo, ha dicho lo que quiere con los concejales. (17 janvier 1959)
  • Porque ya yo sé que esa es otra de las cosas que quiere el pueblo de Matanzas.

Un peuple idéalisé : conscient, confiant, juste, capable, volontaire, digne et fort…
Enfin un troisième axe qui semble ressortir de la lecture de ce tableau est la construction de l’image d’un peuple idéalisé.
En effet, conscient que, au sens le plus littéral « le langage re-produit la réalité » c'est-à-dire que « la réalité est produite à nouveau par le truchement du langage » (Benveniste 1966, 25, souligné par Benveniste), que celui qui parle a un pouvoir de re-création, de représentation, Fidel Castro construit, dans son discours, une image du peuple auquel le peuple cubain ne peut qu’adhérer. Ainsi, le réseau sémantique qui se tisse autours du mot pueblo construit une image flatteuse et idyllique d’un peuple idéalisé, virtualisé et vertueux. Les mots associés sont : conciencia, espíritu, capaz,  solidaridad, confianza, fe, dignidad, voluntad, apoyo, derecho, fuerza, heroico, justicia
  • ¿Quién le ha dicho que tiene derecho a pisotear de esa manera la dignidad, el honor y la soberanía de un pueblo, para decirle qué régimen social tiene que tener? (02 février 1997)
  • Porque es realmente admirable el grado de conciencia que se ha desarrollado en el país, el civismo de este pueblo, la disciplina de este pueblo, el espíritu de este pueblo; realmente, me siento orgulloso de todo el pueblo, tengo una fe extraordinaria en el pueblo de Cuba. (08 janvier 1959)

3.2. Les variations sémantiques dans la représentation du peuple :
Il peut être alors intéressant de regarder, de la même façon que nous avons regardé l’évolution chronologique des fréquences, l’évolution chronologique des réseaux sémantiques tissés autour de peuple.

Ainsi, si l’on voit que les années 59-64 donnent à voir un peuple tel que nous avons pu le décrire précédemment (revolución, enemigos, quiere…), on remarque que les cooccurrents évoluent nettement et que chaque période a une liste bien particulière, marquée par les préoccupations socio-historiques du moment.

4. Un clivage typologique
L’irruption des noms des différents pays étrangers et de leurs citoyens dans le discours sur le peuple chez Fidel Castro à partir de la fin des années 60 d’une part, le clivage diachronique qui voit l’utilisation de notre forme-pôle baisser dès la première moitié des années 60 d’autre part, nous amène à explorer les situations d’énonciation du discours sur le peuple. Or s’il apparait que jusqu’en 1963, il n’est pas un discours de Fidel Castro où le mot pueblo n’apparaisse pas, et dans des proportions importantes bien entendu, en revanche à partir de 1963 apparaissent des discours, encore rares il est vrai, où ce même mot n’est prononcé pas même une fois. Si l’on regarde les situations d’énonciation où, durant cette deuxième période, notre forme pôle connaît des pics d’utilisation, il apparaît que, de 1963 à 2001, les fréquences d’utilisation maximale du mot pueblo, correspondent exclusivement à des discours prononcés à l’étranger. Sans tirer aucune conclusion hâtive de ce phénomène, il convient cependant de noter ce deuxième clivage dans la représentation du peuple dans le discours castriste.

Figure 3a et 3b: Ventilation de la forme pueblo dans le corpus Castro
partitionné par discours (en fréquences relative).


Annexe: poly-cooccurrences de pueblo (cliquer pour agrandir)

Figure 4:
Poly-cooccurrences de pueblo (COOCS)
(mots-outils exclus, co-frq supérieure à 50, sp supérieure à 20, ctxt=phrase)



Références
AMOSSY, Ruth. L’argumentation dans le discours. Paris : Nathan, 2001.
BARRY, Alpha Ousmane. Pouvoir du discours & discours du pouvoir. L’art oratoire chez Sékou Touré de 1958 à 1984. Paris : L’Harmattan, 2002.
BENVENISTE, Emile. Problèmes de linguistique générale, volume 1. Paris : Gallimard, 1966.
BOURQUE, Gilles et Jules DUCHASTEL. "Citoyenneté et identité nationale: une analyse de notions-clés". Analisi Statistica dei Dati Textuali. Ed. de Sergio Bolasco, Ludovic Lebart et André Salem. Rome : CISU, 1995. 185-192.
BOUTET, Josiane, GARDIN, Bernard, et Michèle LACOSTE. "Discours en situation de travail". Langages 117. (mars 1995) : 12-31.
CHARAUDEAU, Patrick. "Une analyse sémiolinguistique du discours". Langages 117. (mars 1995) : 96-111.
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GLATIGNY, Michel, et Jacques GUILHAUMOU, eds. Peuple et pouvoir. Etudes de lexicologie politique. Lille : Presses Universitaires de Lille, 1981.
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LAFON, Pierre. Dépouillements et statistiques en lexicométrie. Paris : Champion, 1984.
MONNIER, Raymonde. "Peuple dans le discours révolutionnaire". Société & Représentation 8 (déc. 1999).
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RIGOULOT, Pierre. Coucher de soleil sur La Havane, La Cuba de Castro (1959-2007). Paris : Flammarion, 2007.

Références complémentaires:
Romantisme, n°9. Le peuple, 1975. [disponible en ligne]
TOURNIER, Maurice, "Le mot «Peuple» en 1848 : désignant social ou instrument politique ?", Romantisme, n°9, Le peuple, 1975, 136 p. [disponible en ligne]


PS: Il s'agit du résumé et d'extraits de l'étude "Le peuple dans le discours de Fidel Castro". présentée au Colloque International Représentation du Peuple qui s'est tenu à Reims les 6 et 7 novembre 2009.

Pour citer cet étude: Serge DE SOUSA, "Le peuple dans le discours de Fidel Castro", Colloque International Représentation du Peuple (6 et 7 novembre 2009), Reims, 2009 [disponible en ligne: http://adispal.edispal.com/2009/10/peuple-discours-fidel-castro.html].