Les mondes lexicaux des Déclarations zapatistes (extraits)

¿De qué nos van a perdonar?
¿De no morirnos de hambre?
¿De no callarnos en nuestra miseria?
¿De no haber aceptado humildemente
la gigantesca carga histórica de desprecio y abandono?
¿De habernos levantado en arma
cuando encontramos todos los otros caminos cerrados?
¿De no habernos atenido al Código Penal de Chiapas,
el más absurdo y represivo del que se tenga memoria?
¿De haber demostrado al resto del país y al mundo entero
que la dignidad humana vive aún
y está en sus habitantes más empobrecidos?
¿De habernos preparado bien y a conciencia antes de iniciar?
¿De haber llevado fusiles al combate, en lugar de arcos y flechas?
¿De haber aprendido a pelear antes de hacerlo?
¿De ser mexicanos todos? ¿De ser mayoritariamente indígenas?
¿De llamar al pueblo mexicano todo a luchar
de todas las formas posibles, por lo que les pertenece?
¿De luchar por libertad, democracia y justicia?
¿De no seguir los patrones de las guerrillas anteriores
¿De no rendirnos? ¿De no vendernos? ¿De no traicionarnos?
¿Quién tiene que pedir perdón y quién puede otorgarlo?
SUBCOMANDANTE INSURRECTO MARCOS,
18 de enero de 1994.


Plan
Introduction
Présentation de la méthode "Alceste"
Résultats
Les monde lexicaux: des classes aux discours
Le discours économique
Le discours poétique
Le discours politique
Des discours aux Déclarations
Conclusion
Notes
Références


Introduction (*)
La méthodologie "Alceste" (pour "Analyse des Lexèmes Cooccurrents dans les Enoncés Simples d'un Texte") a été conçue par Max Reinert. Celle-ci s’inscrit dans l’orientation de l’analyse des données de Jean-Paul Benzécri (1), et plus particulièrement dans celle de l’analyse des données textuelles, plutôt que lexicométrique. En effet, ici, « il s’agit, non pas de comparer les distributions statistiques des "mots" dans différents corpus, mais d'étudier la structure formelle de leurs cooccurrences dans les "énoncés" d'un corpus donné (2) ». Dans une certaine mesure, cette méthodologie se rapproche de l’analyse distributionnelle qui s’intéresse non pas au « sens d'un texte » mais cherche plutôt à « déterminer comment sont organisés les éléments qui le constituent (3) ».

Présentation de la méthodologie « Alceste »
Sans entrer dans les détails, nous nous contenterons d’évoquer le principe de la méthodologie Alceste : le corpus est découpé en fragments de texte réduits qui ont à peu près la même taille (plus ou moins une phrase) appelés unités de contexte. Ensuite, en fonction de leur vocabulaire, ces fragments ou unités de contexte sont classés, selon une procédure statistique informatisée, en plusieurs groupes (généralement entre 3 et 6) appelés classes. En d’autres termes, le corpus est déconstruit phrase par phrase, puis rassemblé en  plusieurs paquets de phrases au vocabulaire similaire. C’est à partir de ces paquets de phrases, mais aussi de résultats sous d’autres formes (AFC, segments répétés…) que le chercheur formulera une interprétation.
Pour cela, la première étape pour Alceste consiste à repérer les unités de contexte initiales (UCI), définies et balisées par l’analyste (articles, chapitres d’un livre ou dans notre cas, déclarations, ce que précédemment nous avons appelé unités naturelles). Celles-ci, signalées par des lignes étoilées (balises), selon les conventions du logiciel, permettent de croiser les textes en leur affectant des variables (date, auteur…). Pour notre part, chaque UCI correspond à une des huit déclarations zapatistes : nous avons ainsi huit UCI signalées par les balises suivantes :
  • 0001 *Lacandona_1 *enero_1994
  • 0002 *Lacandona_2 *junio_1994
  • 0003 *Lacandona_3 *enero_1995
  • 0004 *Lacandona_4 *enero_1996
  • 0005 *Lacandona_5 *juillet_1998
  • 0006 *Lacandona_6 *julio_2005
  • 0007 *Realidad_1 *enero_1996
  • 0008 *Realidad_2 *agosto_1996
A cette occasion, le logiciel procède bien entendu à la segmentation du corpus en formes, à partir des caractères délimiteurs (c’est-à-dire à la reconnaissance des mots présents dans le corpus). La particularité d’Alceste est que, même s’il utilise les formes graphiques (formes initiales), il ramène aussi, à partir d’un dictionnaire des suffixes, les formes à leur racine (formes réduites).
Ensuite, la deuxième unité de contexte considérée est l’unité de contexte élémentaire (UCE), celle-ci définie par Alceste (et non pas par l’analyste comme c’est le cas pour les UCI). L’UCE est fondée sur la ponctuation ainsi que sur le nombre de mots. Le découpage en UCE correspond plus ou moins au découpage du corpus en phrases (lorsque le texte a une ponctuation), avec certaines exceptions dans le cas de phrases trop longues ou trop courtes.
Enfin, un troisième type d’unités de contexte, appelées simplement unité de contexte (UC) et également définies par le logiciel, correspond à un regroupement d’UCE consécutives et permet au logiciel d’effectuer les calculs.
A partir de là, Alceste va classer de façon statistique les UCE (plus ou moins les phrases) du corpus étudié en fonction de la distribution du vocabulaire à l’intérieur de ces UCE, c'est-à-dire en fonction des mots compris dans ces « phrases ». En d’autres termes, l’application déconstruit le corpus pour le réagencer et constituer des paquets de phrases (ou paquets d’UCE) ayant approximativement le même vocabulaire. Pour cela, le logiciel va créer un tableau lexical. Le tableau binaire à double entrée constitué comprend en lignes les UCE et en colonne toutes les formes réduites du corpus. Chaque case du tableau est codée par (1) ou (0) selon qu’il y ait respectivement présence ou absence d’une forme dans une unité de contexte.
Ce tableau résume donc la composition lexicale de chaque UCE (excepté l’ordre syntagmatique des formes présentes dans chaque UCE), et partant du corpus. C’est ce tableau que la procédure statistique de classification descendante hiérarchique (CDH) va analyser. Le logiciel va alors chercher à dégager « des polarités dans l’usage des mots (4) ». Toutes les UCE retenues sont d’abord considérées. A l’aide de différents indices (Chi2 (5)) et calculs statistiques, le logiciel va effectuer la partition de l’ensemble de ces UCE en deux classes, en fonction des 0 et des 1 présents dans chaque colonne, c’est-à-dire en fonction de leur vocabulaire. Nous aurons ainsi deux groupes comprenant chacun les UCE dont les profils (les 0 et les 1 présents dans les colonnes) se rapprochent le plus, en d’autre termes, qui utilisent des mots communs. La plus grande de ces deux classes va subir une nouvelle partition selon la même procédure. On obtient alors trois classes. Ensuite, on renouvelle l’opération pour la plus grande des trois classes, et ainsi de suite. La procédure s’arrête lorsque le nombre d’itérations demandé est épuisé. On obtient alors des profils lexicaux que l’on peut comparer.
Autrement dit, le logiciel calcule « les liens entre ces unités de contextes, c’est-à-dire qu’il relie les contextes qui ont des mots communs. Il croise les unités de contexte et la présence/absence de ces formes dans les UC. En d’autres termes, il forme des classes à partir des « phrases » qui contiennent les mêmes mots (6) ». Mais, pour plus de précautions, Alceste effectue plusieurs fois les opérations de classification en faisant varier la taille des UC, car, « un point délicat de la méthode concerne l’aspect arbitraire du découpage des fragments. Au niveau technique, cet aspect est maîtrisé en faisant varier la grandeur des fragments et en ne retenant que les classes stables pour l’interprétation (7) ».
A la fin du processus, on obtient un certain nombre de classes représentatives du texte analysé. Alceste met « ainsi en évidence les principaux "mondes lexicaux" du corpus traité, c'est-à-dire des ensembles de mots plus particulièrement associés à une classe (8) ». Chacune des classes obtenues par les calculs et leur profil peuvent être examinés grâce aux résultats proposés par Alceste dans son rapport d’analyse : liste des mots les plus significatifs (mots pleins, mots outils, mots étoilés) ; UCE les plus significatives ; énoncés caractéristiques des classes ; inventaire des segments répétés ; concordances ; AFC ; dendrogramme… L’intérêt d’Alceste est de fournir, à partir de ces documents, des pistes pour une analyse de contenu du corpus mais aussi une analyse de discours.

Résultats

Le corpus « déclarations » est constitué des huit déclarations zapatistes pour un total de 195 492 caractères (avec espaces, environ 50 pages) ce qui en fait un corpus relativement petit. Les paramètres n’ont pas été modifiés, c’est donc l’« analyse standard » qui a été effectuée. Ce sont les résultats de cette analyse que nous présentons ici.
Tableau 1

Le corpus a été segmenté par le logiciel en 788 fragments ou unités de contexte élémentaires (UCE). Après calculs, ce sont les 508 « mots pleins » d’au moins quatre occurrences (après lemmatisation) qui ont été retenus pour l’étude des distributions (les mots outils ont donc été écartés du tableau lexical ainsi que les mots pleins les moins fréquents). Parmi les 788 UCE, 24 ont été évincées par le logiciel pour effectuer les calculs. Après les deux classifications successives variant la longueur des UC afin d’obtenir des classes stables, on se rend compte que 657 d’entre entre elles ont été classées lors des calculs, mais seulement 409, soit 53.53 %, des UCE classées sont associés aux mêmes classes, lors des deux classifications successives. Nous obtenons alors 4 classes. Pour la classe 1, 76 UCE restent stables entre la 1ère et la 2ème classifications, pour la classe 2, ce sont 191 UCE que l’on retrouve dans les deux classification, pour la classe 3, 72 et pour la classe 4, 70 (tableau ci-dessous). L’analyse standard propose donc ici une partition des UCE en quatre classes selon la hiérarchie ainsi que nous pouvons le voir dans le dendrogramme  (figure ci-dessous).

Tableau 2

Figure 1 - Dendrogramme commun
des deux classifications descendantes hiérarchiques.

Lecture : L’arbre se lit de droite à gauche. Une première coupure en deux classes distingue d’abord la classe 4 du reste des UCE (première partition des UCE). C’est donc la classe 4 qui est la plus singulière de toutes. Comme on peut le remarquer cette classe, la première extraite restera isolée, et ne subira aucune partition. Ensuite, la deuxième partition extrait la classe 2. Enfin, la troisième partition distingue les classes 1 et 3, qui restent cependant les classes les plus proches.

Enfin, les deux tableaux ci-dessous présentent la liste des bases lexicales des mots pleins par classe (tableau 11) et celle des mots outils (tableau 12). Ces listes sont ordonnées par Chi2 (indice de significativité d’une forme) décroissant. Le dernier tableau (tableau 13) présente les mots étoilés (9)  spécifiques de chaque classe, ce qui nous permet de voir à quelle classe chaque Déclaration est associée de façon privilégiée.

Tableau 3.

Tableau 4.

Tableau 5.

Les tableaux présentés ci-dessus présentent une partie des résultats qui sont proposés par Alceste dans le rapport d’analyse. Ceux-ci se veulent des « "faits bruts" sur lesquels appuyer [la] démarche interprétative (10) ». Ne pouvant exploiter profondément l’ensemble des résultats proposés par Alceste, nous suggérons dans les lignes suivantes quelques pistes de réflexions.

Les mondes lexicaux : des classes aux discours
Chacune des classes est définie par son vocabulaire. Si l’on considère le dendrogramme, on peut observer que c’est la classe 4 qui est la première à se dégager de la classification descendante. C’est aussi la plus petite car elle a le plus petit nombre d’UCE (70), et la plus singulière. Le vocabulaire employé dans celle-ci semble avoir trait au monde économique : capitalista+, precio+, vend+, paga, precio+, compr+, riqueza, produc+, empresa+, ganancia+, trabajador, econom+, trabaj+, alimento+… A l’intérieur de ce vocabulaire économique, certains semblent évoquer plus précisément l’exploitation économique : explot+, esclavo+, despoj+, mais aussi de façon plus large la difficulté sociale : reprim+, despreci+, domin+, estorb+, persigu+
La deuxième classe qui se dégage de la CDH est la classe 2. C’est la classe la plus volumineuse (191 UCE). Celle-ci semble verbale plutôt que nominale : camin+, habl+, lleg+, ayud+, firm+, romp+, saber, quep+… Ce qui se confirme si l’on regarde dans le rapport d’analyse le tableau croisant classes et catégories grammaticales (qu’Alceste appelle aussi clés) où l’on voit que la classe 3 est celle qui comporte le plus de verbes :

Tableau 7.

D’autre part, on remarque que cette classe se caractérise aussi par des mots évoquant des sens ou des sentiments : oido+, habl+, call+, alegr+, soberbi+, viendo, angustia, escuch+, silencio+, sueña, sueños, verguenza, dolor+
Enfin, deux dernières classes se dégagent de la classification, les classes 1 et 3. Celles-ci sont composées respectivement de 76 et 72 UCE. Leur vocabulaire est particulièrement proche de sorte que nous les considérerons ensemble. Cette fois, le vocabulaire spécifique de ces classes semblent avoir une tonalité plus politique. Ainsi, on trouve des mots comme : democratica+, alzamiento, ataque+, convocatoria, autonom+, legitim+, pacific+, represent+, estado+, injusticia+, ruptura+, poderes… A l’intérieur de ce vocabulaire politique, il semblerait que certains mots de ces classes, particulièrement ceux appartenant à la classe 1, aient pour référent l’adversaire de l’EZLN, le gouvernement : enemigo+, dictadura+, corrup+, fraude, represion+, robo+, opositor+

Nous pouvons observer la représentation graphique de l’analyse factorielle effectuée sur la base du tableau de données composé avec le dictionnaire des formes réduites (tableau de 288 lignes correspondant aux mots de fréquence supérieure à 8 pris en compte dans le calcul et 4 colonnes correspondant aux quatre classes). Les mots dont la valeur de clé est inférieure au seuil sélectionné ont été éliminés de la représentation graphique. Même si les frontières sont floues, on retrouve les quatre classes. Dans le quart supérieur gauche du plan vectoriel, la classe 2 ; près du centre du graphique et légèrement décalé sur la gauche, la classe 1 ; puis tout en bas du graphe au niveau de l’axe vertical, la classe 3 ; enfin, au niveau  de l’axe horizontal, mais sur la droite du graphique la classe 4 :

Figure 2: AFC du tableau de données de formes réduites (Alceste).
(cliquer pour agrandir)

Ces classes de vocabulaire mettent à jour la trame lexicale des Déclarations zapatistes. En fait, le corpus semble s’articuler autours d’un discours économique (classe 4), d’un discours poétique (classe 2) et d’un discours politique (classe 1 et 3).

Le discours économique
Le discours économique (classe 4) est particulièrement marqué par la contestation et la dénonciation du néolibéralisme. Celui-ci a une forte teneur militante. Ceci se confirme si l’on observe les UCE représentatives (au sens du Chi2) de cette classe :

Tableau 8.

Le discours poétique
Le discours poétique (classe 2) parle presque exclusivement du monde indigène. La présence du locuteur est plus flagrante, en particulier par les verbes à la première personne du pluriel. Dans ce discours, plein de métaphores et de poésie, le sujet n’est plus le néolibéralisme mais les zapatistes et les communautés indigènes. Dans celui-ci se ressentent les influences de la culture indienne et régionale des zapatistes. Il s’agit beaucoup moins d’un discours militant que d’un discours qui se veut rassembleur. De même, nous pouvons observer les UCE représentatives de cette classe :

Tableau 9.

Le discours politique
Enfin, le discours politique (classe 1 et 3), quant à lui, évoque d’une part l’action politique zapatiste en direction du gouvernement (lutte) en insistant notamment sur le mouvement « opositor » plus large, qui ne se limite pas seulement à la lutte zapatiste (classe 3).
D’autre part, ce discours politique est aussi un discours qui critique et combat le gouvernement mexicain (classe 1) en en dénonçant l’action.
Ainsi, les UCE caractéristiques de ces classes confirment ces affirmations:

Tableau 10.

Tableau 11.

Des discours aux Déclarations
Nous avons observé comment s’organisent les « mondes lexicaux » des Déclarations de la forêt Lacandone et de La Realidad. Mais le corpus étudié est composé de huit déclarations se répartissant sur 11 ans. Si nous pouvons penser que ces trois mondes lexicaux se retrouvent dans chaque déclaration, il est peu probable cependant que le vocabulaire se répartisse équitablement  dans chacune des huit unités de notre corpus. En d’autres termes, y aurait-il certaines déclarations qui privilégieraient telle classe de vocabulaire au détriment de telle autre ? Ceci nous permettrait alors de constater une évolution du vocabulaire et partant des thèmes et du discours zapatiste sur les 11 années considérées. Pour cela, il nous suffit de considérer les mots étoilés. Les mots étoilés sont les mots que nous avons indiqués en début de chaque déclaration pour constituer les balises : titre (Lacandona 1, Lacandona 2 etc.) et date (enero de 1994, junio de 1994…). Par exemple,  si la plupart des UCE de L1 a été associée à la classe 1, alors Alceste associera de même les mots étoilés de L1 à la classe 1 dans le rapport d’analyse. Ceci permet au chercheur de savoir quelles parties de son corpus correspondent de façon privilégiée à quelles classes.

Tableau 12.

Nous nous rendons compte que la classe 1 qui correspond au discours politique offensif, dénonçant le gouvernement ou évoquant les institutions gouvernementales, est plutôt présente au cours de l’année 1994, dans les Première et Deuxième Déclarations de la forêt Lacandone, c’est-à-dire au début du conflit.
Le discours poétique évoquant le monde indigène est quant à lui principalement présent dans la Cinquième Déclaration de la forêt Lacandone (juillet 1998) ainsi que dans la Deuxième de La Realidad (août 1996).
La classe 3 qui évoque un discours politique centré sur les actions zapatistes et sur la mobilisation des forces sociales du pays est représentative des Troisième et Quatrième Déclarations de la forêt Lacandone (respectivement janvier 1995 et janvier 1996).
Enfin, le discours économique à teneur fortement militante et antinéolibérale est bien plus spécifique de la Sixième Déclaration de la Lacandone (juillet 2005) et de la Première de La Realidad (janvier 1996).

Ainsi, on peut distinguer une nette évolution de la distribution du lexique au cours de ces onze années passées. Les premières déclarations zapatistes se centrent principalement sur la dénonciation du gouvernement. C’est un discours offensif, une déclaration de guerre. L’EZLN dénonce « la política genocida que el poder Ejecutivo Federal impone » aux peuples indigènes, l’illégitimité du gouvernement, etc. L’EZLN vient d’apparaître et son discours n’évoque pas encore son action et ni celle des autres forces sociales du pays. Puis, en 1995 et 1996, le discours zapatiste se centre beaucoup plus sur l’action de l’EZLN qui de militaire est devenue maintenant clairement politique. L’EZLN « mantiene todavía su compromiso de insistir en la vía de la lucha política » et appelle « las distintas fuerzas y ciudadanos a construir un amplio frente opositor ». Enfin, le discours zapatiste commencera en 1996 à évoquer la question du néolibéralisme, thématique qui restera présente jusqu’en 2006. Le discours poétique dont la classe 3 est représentative sera surtout dominant dans la « Quinta declaración de la selva Lacandona » (juillet 1998) ainsi que dans la « Segunda declaración de La Realidad » (août 1996). Evidemment nous ne parlons ici que de représentativité et de dominante, sachant que, comme nous l’avons dit, ces trois aspects du discours zapatiste peuvent se retrouver tout au long des onze années de lutte. Il est vrai que si la classe représentative de la Sexta est la classe 4, vocabulaire plutôt économique, à la lecture du corpus, on se rend compte que dans cette déclaration les zapatistes parlent aussi beaucoup d’eux-mêmes. A contrario, si la « Segunda declaración de La Realidad » est assez poétique, avec un rythme incantatoire et des constructions syntaxiques plutôt répétitives, celle-ci aborde aussi la question néolibérale.
Nous avons cherché à vérifier par une autre voie ces quelques observations. Nous avions indiqué, dans la partie précédente, les dénominations les plus courantes du gouvernement mexicain, « mal gobierno », « supremo gobierno » mais aussi « partido de estado ». En regardant la ventilation de ces trois segments répétés, nous pourrons vérifier, au seul niveau des dénominations du gouvernement, l’évolution du discours :

Figure 3.

Notre observation se confirme à savoir que, à partir de janvier 1996, le gouvernement mexicain n’apparaît presque plus explicitement dénommé dans le discours zapatiste. A cet égard, nous pouvons noter une autre évolution du discours zapatiste. En effet, la « Primera declaración de la selva Lacandona » est centrée sur le Mexique et la situation nationale. Cependant, peu à peu, le discours zapatiste commence à s’élargir, essayant de rassembler autours de sa lutte les forces du monde entier. Cette tentative de rassemblement, cette ouverture au monde, coïncide avec l’apparition de la thématique anti-néolibérale dans le discours zapatiste et se concrétise notamment avec la tenue de la Rencontre Intercontinentale pour l’Humanité et contre le néolibéralisme en août 1996. L’EZLN sera d’ailleurs considéré comme précurseur de la critique de la mondialisation et suscitera un intérêt de la part de la mouvance altermondialiste. Cette internationalisation du discours zapatiste, cet intérêt pour le « monde » peut s’observer si l’on regarde dans le graphique ci-dessous la distribution de « mundo » et de ses dérivés (« mundos », « mundial », « mundiales », « mundialmente » présents dans le corpus) rassemblés dans un groupe de formes (11). Nous constatons alors l’apparition du groupe de formes mund- dans la « Tercera declaración de la selva Lacandona » (janvier 1996). Avant celle-ci, aucune des deux Déclarations précédentes, n’évoquait le « monde ». Le point culminant sera atteint, en août 1996, dans la « Segunda declaración de La Realidad », marquant la fin de la Rencontre Intergalactique, où le groupe de formes atteint une fréquence de 125 occurrences pour 10 000.

Figure 4.

Pour terminer nous pouvons observer la projection factorielle des lignes étoilées en fonction de la distribution du vocabulaire (les 288 mots de fréquence supérieure à 8, présents dans les classes et considérés pour les calculs).

Figure 5.

L’AFC nous confirme notamment ce que nous avions observé lors de l’utilisation de Lexico3, c’est-à-dire la forte singularité lexicale de la « Sexta declaración de la selva Lacandona ». Sans penser nous tromper, nous pouvons confirmer que 2005 marque une rupture nette dans le discours zapatiste.
Ainsi, si nous considérons l’axe horizontal (39,25% de l’inertie), se trouvent alors opposées les Première, Deuxième, Troisième, Quatrième, Cinquième Déclarations de la Lacandone et Deuxième de La Realidad aux Sixième de la Lacandone et Première de La Realidad.
Ensuite, si l’on considère l’axe horizontal, on remarque alors une nette évolution qui va de la Première et Deuxième Déclarations de la Lacandone, particulièrement proches, aux Troisième et Quatrième (particulièrement proches aussi) puis à la Cinquième et enfin à la Deuxième de La Realidad. Nous distinguons ainsi cinq « étapes » dans l’évolution du discours zapatiste. En effet, nous pouvons dire que le discours zapatiste évolue de 1994 à 2005, mais avec une très nette rupture en 2005. Enfin, notons, que si l’on part de la Première Déclaration, jusqu’à la Sixième, les points représentant les Déclarations sur l’AFC forment de nouveau une courbe où la chronologie du corpus est restituée. « Cela traduit le fait, souvent constaté dans le cas de l’étude des séries textuelles chronologiques ou simplement de corpus longitudinaux, que le vocabulaire employé par les participants évolue progressivement dans le temps. On reconnaît ici le schéma général de l’analyse des séries textuelles chronologiques (12) ».

Conclusion
Alceste nous a permis, à l’aide d’une méthodologie originale, d’approcher l’organisation globale du discours manifestaire zapatiste. La mise en évidence des « mondes lexicaux » permet, dans une orientation plus sémiotique que linguistique, de représenter les « fonds topiques  (13) » du discours. Même si, au niveau de l’approche expérimentale, Alceste est conçu dans l’objectif « d’aider à formuler des hypothèses (14) », fournissant « une sorte de carte pour s’orienter (15) », nous pouvons dire que, d’une certaine manière, les résultats fournis et l’interprétation que nous en avons faite confirment assez bien les éléments mis au jour dans les précédentes études du discours zapatiste (16). Cela étant, les résultats fournis par Alceste ne peuvent être perçu et interprété qu’« en fonction d’une affinité particulière avec l’expérience d’un sujet, sa manière d’y faire écho. C’est ce que nous appelons "s’engager dans un sens" (17) ».


Notes:
(*) Merci à Max Reinert qui nous a proposé de traiter notre corpus et nous a fourni le rapport d'analyse. Sans ça, cette étude eût été impossible.
(1) J.-P. Benzecri et al., Pratique de l'Analyse des Données : linguistique et lexicologie, Paris, Dunod, 1981.
(2) M. Reinert, "Les "mondes lexicaux" et leur "logique"", Lexicometrica, n°0, 1997.
(3) Ibid.
(4) M. Reinert, Notice Alceste version 4, document de travail CNRS, avril 2007, p. 4.
(5) Indice de significativité.
(6) V. Delavigne, "Présentation d'Alceste", Texto!, vol. IX/n°4, décembre 2004.
(7) M. Reinert, "La Méthode informatisée d’analyse de discours "Alceste". Application aux Rêveries du promeneur solitaire ", Encyclopédie de l’Astrolabe, Ottawa.
(8) V. Delavigne, op. cit.
(9) Les mots étoilés sont les mots (clés) qui constituent les balises (dans notre cas, titre et date de chaque déclaration).
(10) M. Reinert, "Alceste version 4.0. Cahier 1. Premier contact et description du Rapport d'Analyse", Séminaire de l’Équipe de Recherches Cliniques en Psychanalyse et Psychologie, Université de Toulouse-le-Mirail.
(11) Cf. A. Salem et al., Manuel Lexico3, Université Sorbonne-Nouvelle, 2003. Un groupe de formes permet de rassembler différentes formes de même racine et de les utiliser dans les fonctions lexicométriques des logiciels comme une seule forme.
(12) A. Salem, P. Marchand & J. Lange, "Débats sur la toile", JADT ’06. Actes des 8èmes journées Internationales d’Analyse des Données Textuelles, Besançon, PUFC, 2006, p. 671. Pour des compléments sur les séries textuelles chronologiques, on consultera A. Salem, "Les séries textuelles chronologiques", Histoire et Mesures, n°VI-1/2, 1991, p. 149-175.
(13) M. Reinert, op. cit., Encyclopédie de l’Astrolabe.
(14) Ibid.
(15) Ibid.
(16) Voir sur ce site EDisPAL n°1: Introduction au discours néo-zapatiste et EDisPAL n°2: Approche lexicométrique du discours zapatiste.

(16) M. Reinert, op. cit., Encyclopédie de l’Astrolabe.

Références:
BENZECRI J.-P. et al., Pratique de l'Analyse des Données : linguistique et lexicologie, Paris, Dunod, 1981.
DELAVIGNE V., "Présentation d'Alceste", Texto!, vol. IX/n°4, décembre 2004.
REINERT M., "La Méthode informatisée d’analyse de discours "Alceste". Application aux Rêveries du promeneur solitaire", Encyclopédie de l’Astrolabe, Ottawa.
REINERT M., "Les "mondes lexicaux" et leur "logique"", Lexicometrica, n°0, 1997.
REINERT M., Notice Alceste version 4, document de travail CNRS, avril 2007.
RENEIRT M., "Alceste version 4.0. Cahier 1. Premier contact et description du Rapport d'Analyse", Séminaire de l’Équipe de Recherches Cliniques en Psychanalyse et Psychologie, Université de Toulouse-le-Mirail.
SALEM A. et al., Manuel Lexico3, Université Sorbonne-Nouvelle, 2003.
SALEM A., MARCHAND P. & MANGE J., "Débats sur la toile", JADT ’06. Actes des 8èmes journées Internationales d’Analyse des Données Textuelles, Besançon, PUFC, 2006.
SALEM A., "Les séries textuelles chronologiques", Histoire et Mesures, n°VI-1/2, 1991, p. 149-175.

PS: Pour d'autres éléments sur l'EZLN, voir sur ce site: la bibliographie et la page de liens consacrées à l'EZLN; voir deux autres analyses du discours zapatiste (ici et ); voir enfin une présentation socio-historique de l'EZLN (lien à venir).


Cette étude est un extrait du chapitre 4 (p. 130-147) de Paroles de combats, combats de paroles. Discours politique et pouvoir symbolique en Amérique latine. Une approche du discours zapatiste au Chiapas (1994-2005). (Master en Etudes hispano-américaines, 2007, 219 p.)

Pour citer cette étude:
Serge DE SOUSA, "Les mondes lexicaux des Déclarations zapatistes", EDisPAL n°3  [en ligne], 2009 (URL: http://adispal.edispal.com/2009/06/mondes-lexicaux-discours-zapatiste.html) ou pour la version originale papier (transmissible sur demande en .pdf) "Les mondes lexicaux des Déclarations zapatistes", in Paroles de combats, combats de paroles. Discours politique et pouvoir symbolique en Amérique latine. Une approche du discours zapatiste au Chiapas (1994-2005), Master en Etudes hispano-américaines, dir. C. Singler, Université de Franche-Comté, 2007, p. 130-147.