Approche du discours de la Rébellion zapatiste au Chiapas (1994-2005) (extraits).

Plan de l'étude:

  • Introduction
  • Présentation du corpus
  • Mots-thème
  • Une parole de combat
  • Néolibéralisme et globalisation
  • "Lucha y guerra"
  • L'adversire: el gobierno
  • La présence du locuteur
  • Phraséologie zapatiste et segments répétés
  • Proximités lexicales et analyse factorielle
  • Conclusion
  • Notes
  • Références
Nosotros nacimos de la noche.
En ella vivimos. Moriremos en ella.
Pero la luz será mañana para los más,
para todos aquellos que hoy lloran la noche,
para quienes se niega el día,
para quienes es regalo la muerte,
para quienes está prohibida la vida.
Para todos la luz. Para todos todo.
Para nosotros el dolor y la angustia,
para nosotros la alegre rebeldía,
para nosotros el futuro negado,
para nosotros la dignidad insurrecta.
Para nosotros nada…
EZLN, Cuarta declaracion de la Selva Lcandona, 1996.

Introduction
L’EZLN a produit depuis le soulèvement du 1er janvier 1994 et tout au long de ce conflit un corpus vaste et hétérogène. Celui-ci sera aborder maintenant à l’aide de la statistique textuelle. Pour cela, nous avons retenu, parmi l’énorme production discursive de l’EZLN, un nombre de textes restreints : les Déclarations de la forêt Lacandone et les Déclarations de La Realidad. Constitué à partir de notre corpus initial, ce corpus restreint est composé de huit communiqués zapatistes émis entre le 1er janvier 1994 et juin 2005. Ceux-ci ont été retenus en ce qu’ils sont, selon nous, particulièrement représentatifs de l’idéologie zapatiste. Fortement homogènes, ils doivent être considérés comme les manifestes politiques de l’EZLN. Publiés dès l’irruption de l’EZLN sur la scène politico-médiatique mexicaine, ces textes ont la particularité d’être des « discours/bilans  (1) » émis à un intervalle de 6 mois à 7 ans. Ils font partie, de l’avis de tous les observateurs, des documents fondamentaux du zapatisme (2), définissant la ligne politique du mouvement, ses aspirations.
Pour appréhender ceux-ci, différents logiciels proposés dans le champ des sciences sociales et des sciences du langage seront mis à profit  pour étudier la composition lexicale d’un corpus.
Nous commencerons tout d’abord par présenter rapidement ce corpus restreint. Ensuite, nous passerons à l’exploration de celui-ci à l’aide des outils lexicométriques appropriés.

Présentation du corpus
De 1994 à 2005, l’EZLN a marqué son parcours contestataire de manifestes politiques où il définissait la direction donnée à la lutte. Discours politique par excellence, synthèse de l’idéologie et du combat zapatiste, nous évoquerons les grandes lignes de ces Déclarations qui constituent notre corpus afin de percevoir la portée de l’analyse lexicométrique effectuée.
Les Déclarations de la Forêt Lacandone sont au nombre de six. La première est la déclaration de guerre lue au balcon de l’Hôtel de Ville de San Cristóbal de las Casas, puis diffusée dans la ville et dans les autres agglomérations prises, le 1er janvier 1994. Il s’agit alors de la première prise de parole publique de l’EZLN. La « Primera declaración de la selva Lacandona » est, comme les cinq qui suivront, signée du CCRI-CG. Elle est adressée au peuple mexicain, se présente comme une « déclaration de guerre » au gouvernement  et énumère les causes, les objectifs (« derrocar al gobierno »…) et les revendications (« trabajo, tierra, techo, alimentación, salud, educación, independencia, libertad, democracia, justicia y paz ») du soulèvement. Il est affirmé que, las des injustices, les insurgés prennent alors les armes, en en appelant à la Constitution mexicaine et au pouvoir législatif, pour démettre le gouvernement « illégitime » et « dictatorial ». Soulignons que dans cette première déclaration, l’EZLN appelle aussi le peuple mexicain à se joindre à l’EZLN : (« intégrate al EZLN »). Du fait de son statut, déclaration de guerre placardée dans la ville et lue à la tribune lors du soulèvement, cette déclaration est le plus court de tous les manifestes zapatistes.
Six mois après la première Déclaration est publiée la « Segunda declaración de la selva Lacandona » (bien sûr de nombreux communiqués traitant de points plus particuliers ont été publiés entre temps, mais pas de Déclaration de la Lacandone ou de textes ayant le statut de manifeste politique). Dans celle-ci, premier manifeste écrit après le soulèvement (3), l’EZLN se livre à un bilan des mois passés et annonce clairement certaines de ses perspectives, dont la principale est d’appeler la société civile à s’impliquer dans le combat démocratique mexicain. Le caractère réformiste plutôt que révolutionnaire de l’EZLN apparaît déjà plus clairement, et la demande de réforme démocratique de l’Etat, et non pas sa suppression, est évoquée. Ainsi, l’EZLN affirme que
  • no estamos proponiendo un nuevo mundo, apenas algo muy anterior: la antesala del nuevo México. En este sentido, esta revolución no concluirá en una nueva clase, fracción de clase o grupo en el poder, sino en un espacio "libre" y democrático de lucha política (« Segunda declaración de la selva Lacandona », 10 juin 1994).
Et ce qui est demandé dans cette déclaration est :
  • la muerte del sistema de partido de Estado. Por suicidio o por fusilamiento, la muerte del actual sistema político mexicano es condición necesaria, aunque no suficiente, del tránsito a la democracia en nuestro país. Chiapas no tendrá solución real si no se soluciona México (ibid.)

Ce qui se précise dans cette Déclaration est d’une part la renonciation de l’EZLN à la prise du pouvoir, et d’autre part la volonté d’un changement démocratique par le dialogue et non pas par les armes. Cet aspect se confirmera encore dans la « Tercera declaración de la selva Lacandona » (1er janvier 1995) où l’EZLN évoque l’abandon de la voie armée pour obtenir un changement démocratique au Mexique en ces termes :
  • en la primera (declaración) llamamos al pueblo mexicano a alzarse en armas en contra del mal gobierno, principal obstáculo para el tránsito a la democracia en nuestro país. En la segunda (declaración) llamamos a los mexicanos a un esfuerzo civil y pacífico, a través de la Convención Nacional Democrática, para lograr los cambios profundos que la Nación demanda (…) El EZLN empeñó su palabra y su esfuerzo, entonces, en la búsqueda del tránsito pacífico a la democracia (« Tercera declaración de la selva Lacandona », 1er janvier 1995).

Si la Deuxième Déclaration était la première post-insurrectionnelle, la Troisième arrive quelques mois après les élections présidentielles (qui ont eu lieu le 21 août 1994) qui ont vu une fois de plus la victoire du PRI, en la personne de Ernesto Zedillo. L’EZLN, qui a choisi de ne pas interférer dans le processus électoral, soulignera, dans ce troisième manifeste politique, les manquements, indiscutables selon lui, à la démocratie lors de ces élections :
  • la multitud de irregularidades, la inequidad, la corrupción, el chantaje, la intimidación, el hurto y la falsificación, fueron el marco en el que se dieron las elecciones más sucias de la historia de México (« Tercera declaración de la selva Lacandona », 1er janvier 1995).

L’EZLN souligne la nécessité d’un changement radical du pacte national et la recherche d’un autre système économique pour arriver à solutionner la question indigène. C’est ainsi qu’apparaît alors la première mention du néolibéralisme dans les Déclarations :
  • el neoliberalismo como doctrina y realidad debe ser arrojado, ya, al basurero de la historia nacional (« Tercera declaración de la selva Lacandona », 1er janvier 1995).

Enfin, le dernier aspect qu’il convient de souligner quant à ce troisième manifeste politique zapatiste est l’appel à la formation d’un « Movimiento para la Liberación Nacional » qui rassemblerait toutes les forces qui luttent contre le système de parti-Etat et qui voudraient travailler à la mise en place d’un gouvernement de transition ainsi que d’une nouvelle constituante. De l’avis de tous, cet appel a été un échec et n’a pas été suivi d’effet. Le caractère réformiste prend clairement ici le dessus sur le caractère révolutionnaire, même si celui-ci n’est cependant pas absent du discours.
On voit que l’un des aspects principaux de ces Déclarations est d’être, en quelque sorte, des discours programmatiques. Discours/bilans d’une part, ils informent aussi dans chacun d’eux d’un événement à venir. Si la Première Déclaration annonçait la lutte zapatiste et ses étapes, la Deuxième Déclaration en juin 1994 notifiait la convocation et la tenue de la CND, organisée par l’EZLN au Chiapas. La Troisième, nous l’avons vu, proposait la formation du Mouvement de Libération Nationale, sans succès. Un an après, en janvier 1996, la « Cuarta declaración de la selva Lacandona » proclame la création du Frente Zapatista de Liberación Nacional (FZLN),
  • una fuerza política que no luche por la toma del poder político sino por la democracia de que el que mande, mande obedeciendo (« Cuarta declaración de la selva Lacandona », 1er janvier 1996).

La création du FZLN, aujourd’hui dissous, annonce une force politique d’un nouveau type, autonome, civile et pacifique, qui ne lutte pas pour le pouvoir ni pour des mandats électoraux. Ouverture concrète de l’EZLN à la société civile, certains ont vu dans la création du FZLN un processus de transformation de l’EZLN en une organisation civile non armée.
A la même époque où il annonce la création du FZLN, l’EZLN publie la « Primera declaración de la Realidad. Contra el neoliberalismo y por la humanidad » (1er janvier 1996). Dans celle-ci, dénonçant la « nouvelle guerre mondiale » qui se livre « contre l’humanité toute entière » et proposant une lecture du phénomène néolibéral qui sera d’ailleurs reprise dans l’article évoqué précédemment et publié dans Le Monde diplomatique l’année suivante (voir "La quatrième guerre mondiale a commencée", Le Monde diplomatique, août 1997), l’EZLN s’adresse
  • A todos los que luchan por los valores humanos de democracia, libertad y justicia.
  • A todos los que se esfuerzan por resistir al crimen mundial llamado «Neoliberalismo» y aspiran a que la humanidad y la esperanza de ser mejores sean sinónimos de futuro.
  • A todos los individuos, grupos, colectivos, movimientos, organizaciones sociales, ciudadanas y políticas, a los sindicatos, las asociaciones de vecinos, cooperativas, todas las izquierdas habidas y por haber; organizaciones no gubernamentales, grupos de solidaridad con las luchas de los pueblos del mundo, bandas, tribus, intelectuales, indígenas, estudiantes, músicos, obreros, artistas, maestros, campesinos, grupos culturales, movimientos juveniles, medios de comunicación alternativa, ecologistas, colonos, lesbianas, homosexuales, feministas, pacificistas.
  • A todos los seres humanos sin casa, sin tierra, sin trabajo, sin alimentos, sin salud, sin educación, sin libertad, sin justicia, sin independencia, sin democracia, sin paz, sin patria, sin mañana.
  • A todos los que, sin importar colores, razas o fronteras, hacen de la esperanza arma y escudo.
  • Y los convoca al Primer Encuentro Intercontinental por la Humanidad y Contra el Neoliberalismo.

Dans cette déclaration sont annoncées des réunions préparatoires dans chacun des cinq continents ainsi que les thèmes qui seront abordés dans les différents ateliers de la Rencontre qui est prévue quelques mois plus tard (juillet/août 1996).
C’est d’ailleurs le discours de fermeture de cette rencontre, prononcé le 3 août 1996 par un dirigeant zapatiste, qui donnera lieu à la « Segunda declaración de la Realidad por la humanidad y contra el neoliberalismo ». Dans ce texte particulièrement poétique et incantatoire, l’EZLN évoque une fois de plus les dégâts causés par le néolibéralisme, et les combats à mener collectivement sur l’ensemble de la « planeta tierra » à travers « una red colectiva de todas nuestras luchas y resistencias particulares. Una red intercontinental de resistencia contra el neoliberalismo, una red intercontinental de resistencia por la humanidad ». Tel une mélopée, le texte évoque la position des participants
  • Contra la internacional de la muerte, contra la globalización de la guerra y el armamento.
  • Contra la dictadura, contra el autoritarismo, contra la represión.
  • Contra las políticas de liberalización económica, contra el hambre, contra la pobreza, contra el robo, contra la corrupción.
  • Contra el patriarcado, contra la xenofobia, contra la discriminación, contra el racismo, contra el crimen, contra la destrucción del medio ambiente, contra el militarismo.
  • Contra la estupidez, contra la mentira, contra la ignorancia.
  • Contra la esclavitud, contra la intolerancia, contra la injusticia, contra la marginación, contra el olvido.
  • Contra el neoliberalismo
et
  • Por la internacional de la esperanza, por la paz nueva, justa y digna.
  • Por la nueva política, por la democracia, por las libertades políticas.
  • Por la justicia, por la vida y el trabajo dignos.
  • Por la sociedad civil, por plenos derechos para las mujeres en todos los aspectos, por el respeto a los ancianos, jóvenes y niños, por la defensa y protección del medio ambiente.
  • Por la inteligencia, por la cultura, por la educación, por la verdad.
  • Por la libertad, por la tolerancia, por la inclusión, por la memoria.
  • Por la humanidad

C’est presque deux ans après ce rassemblement, en juillet 1998, que sera publiée la « Quinta declaración de la selva Lacandona ». Cette Déclaration met l’accent sur la nécessaire reconnaissance des droits indigènes. Une fois de plus, l’EZLN fait un appel aux organisations indigènes, à la société civile, aux différentes organisations politiques et sociales indépendantes, à la Comisión de Concordia y Pacificación (COCOPA) (4), et même au Congrès Mexicain. A la fin de la déclaration, l’EZLN appelle à une consultation nationale sur l’initiative de loi indigène de la COCOPA. Elle annonce alors qu’elle soumettra la proposition de loi de la COCOPA à une consultation nationale en demandant à chaque municipios du pays de manifester son opinion sur celle-ci en envoyant une délégation dans chacun d’eux pour en expliquer le contenu.
Enfin, l’une des Déclarations de la Lacandone qui a suscité de nombreux commentaires est la Sixième. Cela est peut être dû au fait que, publiée en juin 2005, elle intervient près de 7 ans après la Cinquième Déclaration. Jamais l’EZLN n’avait laissé passer tant de temps entre ses différents manifestes politiques. Entre-temps, bien sûr, l’EZLN avait pris la parole à travers nombre de communiqués et d’action (« La Marcha del color de la tierra » en mars 2001, parmi d’autres), et la situation politique et sociale du Mexique avait considérablement évoluée (notamment en ce qui concerne la défaite du PRI aux élections présidentielles de 2000, remplacé à la Présidence par  le PAN). Cependant, l’EZLN avait aussi observé un long silence, étant donnée par certains comme moribonde. Dans la « Sexta declaración de la selva Lacandona », l’EZLN appelle à réaliser une Campagne Nationale pour l’élaboration d’une nouvelle forme de faire de la politique, d’un programme de lutte nationale de gauche et d’une nouvelle Constitution. Si ces objectifs s’inscrivent sans trop de surprise dans l’action zapatiste telle qu’elle est conçue depuis la Deuxième Déclaration, cette Sixième Déclaration marque néanmoins une nette rupture, en particulier au niveau lexical (voir infra les analyses factorielles). La  « Sexta declaración de la selva Lacandona » n’est pas uniquement un manifeste politique mais tend à initier une nouvelle étape dans l’action zapatiste. L’EZLN lance une vaste campagne d’adhésion à la Sexta, proposant pour la première fois à diverses organisations sociales de souscrire nommément à la déclaration zapatiste. Dès lors, la Sexta n’appartient plus vraiment à l’EZLN, mais devient le manifeste fédérateur d’une multitude d’associations, d’organisations, etc. qui décident de faire cause commune. Peu après, l’EZLN lancera la « Otra Campaña » qui, dans sa première étape, débutera le 1er janvier 2006 et se terminera le 25 juin (5) de la même année coïncidant ainsi avec les dates de la campagne électorale officielle. Cette « Autre campagne » qu’annonce cette Sixième Déclaration, et dont elle en deviendra le symbole, est « autre » car elle tend à se différencier des campagnes politiques qui commencent en vue de l’élection présidentielle de 2006. Fidèle à sa stratégie adoptée depuis plusieurs années maintenant, l’EZLN annonce que le sous-commandant Marcos, re-baptisé pour l’heure « sub-delegado Zero », parcourra le pays à moto (comme pour se donner un air de Che Guevara, après avoir rappelé l’image de Zapata et de son cheval au début de l’insurrection) afin d’écouter. Ecouter car, contrairement aux hommes politiques qui eux, parcourent le pays pour prononcer discours et promesses jamais tenues, l’EZLN écoutera. C’est cela l’« Autre Campagne », c’est cela cette autre façon de faire de la politique :
  • Lo que vamos a hacer es preguntarles cómo es su vida, su lucha, su pensamiento de cómo está nuestro país y de cómo hacemos para que no nos derroten.
  • Lo que vamos a hacer es tomar su pensamiento de la gente sencilla y humilde y tal vez encontramos en ella el mismo amor que sentimos nosotros por nuestra patria.
  • No a hacer acuerdos arriba para imponer abajo, sino a hacer acuerdos para ir juntos a escuchar y a organizar la indignación; no a levantar movimientos que sean después negociados a espaldas de quienes los hacen, sino a tomar en cuenta siempre la opinión de quienes participan; no a buscar regalitos, posiciones, ventajas, puestos públicos, del Poder o de quien aspira a él, sino a ir más lejos de los calendarios electorales; no a tratar de resolver desde arriba los problemas de nuestra Nación, sino a construir Desda Abajo y Por Abajo una alternativa a la destrucción neoliberal, una alternativa de izquierda para México (« Sexta declaración de la selva Lacandona », juin 2005).

La singularité de cette déclaration réside aussi dans la synthèse qui est faite de l’action et de la vision politique de l’EZLN. Ceci est particulièrement flagrant si l’on regarde le plan de la déclaration zapatiste :
  • I. De lo que somos.
  • II. De donde estamos ahora.
  • III. De cómo vemos el mundo.
  • IV. De cómo vemos a nuestro país que es México.
  • V. De lo que queremos hacer.
  • VI. De cómo lo vamos a hacer.

Si ces Déclarations sont propices à une analyse du discours c’est que
« l’histoire zapatiste s’est écrite au travers des Déclarations [de la Forêt Lacandone] faites par l’EZLN, depuis la première : la déclaration de guerre. La deuxième : la convocation la Société Civile. La troisième : la convocation à créer un Mouvement de Libération Nationale. La quatrième : la formation du Front Zapatiste de Libération Nationale. La Cinquième : la Consultation Nationale, la grande table de dialogue avec tous, sauf avec le gouvernement et, aujourd’hui, la Sixième, le début de “L’Autre Campagne”, le combat politique hors la farce électorale » (6).

Celles-ci reflètent le cheminement zapatiste, discours manifestaire, elles sont un condensé de l’idéologie zapatiste. Discours/bilans et programmatiques à la fois, elles marquent à chaque fois une étape. Définissant l’identité du mouvement, elles présentent la lutte zapatiste aux citoyens du monde entier.
Texte exemplaire, la « Primera declaración de la selva Lacandona » constitue « un acte manifestaire notoirement réussi : l’acte de fondation publique » de l’EZLN, « c’est pourquoi le manifeste permet de comprendre comment un texte contribue à changer le réel, ce qui constitue la finalité de tout manifeste  (7) ». Mais bien plus, chacune des Déclarations de la forêt Lacandone constitue « un acte manifestaire notoirement réussi ». Chacune réussit à chaque fois à reformuler le zapatisme. Il convient alors de considérer le discours manifestaire en ce que celui-ci s’inscrit pleinement dans la conception pragmatique du discours qui préside à notre étude. Le discours manifestaire symbolise pleinement le « dire c’est faire » d’Austin  (8), la force d’action du discours.

Mots-thème
Nous présentons dans le tableau suivant une sélection des formes les plus fréquentes, à partir du premier mot plein le plus utilisé dans le corpus jusqu’à la centième forme la plus fréquente :

Tableau 1:
Extrait de l'index hiérarchiques des formes.
Mots les plus utilisés par l'EZLN dans ce corpus.

Le nuage de mots ci-dessous permet d'avoir une représentation imagé d'un tel tableau et par conséquent du corpus. L'ensemble du corpus, et pas seulement le tableau des formes les plus, fréquentes, est pris en considération. La taille des mots dans le nuage étant proportionnelle à leur fréquence dans le corpus, il est possible de voir alors quels sont les mots les plus fréquents du corpus. Bien entendu, pour des raisons de taille et de lisibilité, seules les formes les plus fréquentes du corpus Manifestes zapatistes ont été retenues dans le nuage de mots ci-dessous:

Nuage de mots du corpus.
Mots les plus utilisés par l'EZLN dans ce corpus. (Wordle)

Une parole de combat
Comme nous l’avons évoqué, les formes les plus fréquentes sont d’abord des mots outils. Parmi ceux-ci, on peut noter la présence notamment de la négation « no » (423 occurrences), des prépositions « por » (352 occ.) et « para » (337 occ.), des formes « todos » (188 occ.), « como » (183 occ.) et enfin de la préposition « contra » (115 occ.). Soulignons aussi la présence des marqueurs de la première personne du pluriel « nos » (166 occ.), « nosotros » (116 occ.) et « nuestra » (113 occ.). Ces formes qui peuvent paraître anodines et sur lesquelles nous ne nous arrêterons pas outre mesure sont cependant relativement importantes. Ce sont elles qui en réalité organisent le discours. Certaines études se sont d’ailleurs attachées à l’analyse de celles-ci dans des corpus de textes.
Ainsi, la présence des formes mentionnées (« nos », « contra », « para », « por »…) nous évoque des constructions syntaxiques articulées autours de celles-ci, du type :
« nos… contra el… para… »
« con… nos… contra… el… »

La très forte fréquence de la négation (« no », 423 occ.) peut indiquer la teneur polémique et contradictoire d’un discours, ce que l’on peut d’ailleurs relier à la présence relativement importante de la préposition « contra » (116 occ.). Si l’on considère alors la forte fréquence de « lucha » (premier mot plein le plus fréquent) ainsi que la présence de « para » qui évoque un discours qui tend vers un but, on imagine que tout au long du discours se construit un antagonisme. D’un côté ce contre quoi lutte le locuteur, l’EZLN (« contra », « lucha ») et de l’autre ce pour quoi (et pourquoi) il lutte (« para », « por »). Le locuteur a des objectifs et des ennemis.
C’est pourquoi nous avons recherché dans les concordances certains des contextes où apparaît la forme « no », ce qui d’une certaine façon confirme cette impression :
  • sin importarles que no tengamos nada, absolutamente nada
  • declaramos que no dejaremos de pelear hasta lograr el cumplimiento de estas demandas básicas
  • hoy decimos : ¡no nos rendiremos!
  • ¡ya basta! pero no lo permitiremos
  • hoy no llamamos a los fallidos poderes de la unión que no supieron cumplir con su deber constitucional
  • todos comprendimos que los días del eterno partido en el poder, quien detenta para su beneficio el producto del trabajo de todos los mexicanos, no puede continuar más
  • no hay duda de que el gobierno salinista pretende imponerse por la cultura del fraude  no lo permitiremos.
  • el neoliberalismo que nos imponen los malos gobiernos pues no ha mejorado la economía, al contrario, el campo está muy necesitado y en las ciudades no hay trabajo

Si l’on regarde maintenant les contextes et les cooccurrents de « contra », on verra alors ce « contre » quoi lutte l’EZLN :
  • contra el olvido
  • contra la muerte
  • contra de la concentración de la riqueza
  • contra de la centralización del poder
  • contra la internacional del terror

On voit comment on peut déjà approcher, grâce à l’exploration lexicométrique, l’organisation lexicale du discours, et partant la vision du monde qui s’en dégage.
Mais pour préciser ces observations, le concept de cooccurrences spécifiques peut nous être utile. En d’autres termes, il s’agit de mettre à jour, à partir d’une forme pôle, les attractions lexicales dans un corpus. C’est à l’aide du module informatique COOCS que nous pourrons mettre en évidence ces « associations statistiquement remarquables entre plusieurs mots dans un corpus textométrique, et ce, quelles que soient les particularités syntagmatiques de leur relation (9) ». En repérant les mots statistiquement attirés ou repoussés par un pôle lexical, cette méthodologie permet ainsi de « mettre au jour une partie de la trame lexicale qui structure le corpus textuel (ibid.) ».
Ainsi, si l’on recherche à l’aide du module COOCS  les formes statistiquement attirées par « contra », nous supposons que celles-ci nous orienterons sur la vision du monde de l’EZLN en nous indiquant les formes qui, attirés par « contra », sont le plus fréquemment apposées à cette forme. Nous saurons ainsi le principal référent contre quoi se construit ce discours.
Le programme informatique nous fournit un tableau dont nous avons choisi de ne retenir que les dix cooccurrents les plus spécifiques, auxquels nous avons retiré les mots outils (« el », « la », « en »). Nous reproduisons cet extrait ci-dessous :

Tableau 2: Cooccurrences spécificiques de "contra" (COOCS).

Ce tableau représente les attractions (nous n’avons pas pris en considération les répulsions) autour du pôle étudié.
En effet, car la présence de « humanidad » peut surprendre : l’EZLN serait-il « contra la humanidad »? Mais, si l’on regarde la colonne des distances moyennes, on se rend compte que « humanidad » est à une distance moyenne de -2 autour du pôle lexical, c'est-à-dire avant celui-ci. Cela laisse présager un énoncé du type « humanidad … contra… ».
Ainsi, après retour au contexte, on remarque les énoncés suivants :
  • una iniciativa para el ámbito internacional llamó a realizar un encuentro intercontinental en contra del neoliberalismo
  • la convocatoria para el encuentro intercontinental por la humanidad y contra el neoliberalismo
  • primera declaración de la realidad contra el neoliberalismo y por la humanidad
  • segunda declaración de la realidad por la humanidad y contra el neoliberalismo
  • una red intercontinental de resistencia contra el neoliberalismo
  • resistir y luchar por la humanidad y contra el neoliberalismo.
  • en muchas montañas y muchas historias ha caminado la rebeldía contra la injusticia
  • una fuerza política que luche contra el sistema de partido de estado.
  • contra las fuerzas antidemocráticas y autoritarias.
  • los malos gobiernos no se tientan el corazón para atacar y asesinar a los que se rebelan contra las injusticias.

Ainsi, un réseau lexical semble se construire dans le discours zapatiste autours de « contra », en particulier en cooccurrence avec « neoliberalismo », qui apparemment, est une forme qui joue un rôle important dans le discours. Afin de pouvoir percevoir avec plus de précision ce réseau, on peut éventuellement regarder les poly-cooccurrences de « contra ». Le terme « poly-cooccurrences » désigne les « les attractions lexicales au-delà de la cooccurrence binaire (10) ». En d’autres termes, il s’agit de mettre à jour comment, non pas deux mots, mais trois, quatre ou plus se rencontrent dans une même unité contextuelle.


Figure 1: Poly-cooccurrences spécificiques de "contra" (COOCS)
(cliquer pour agrandir).

S’il est une construction qui semble revenir comme une antienne tout au long du discours zapatiste c’est bien la formule « por la humanidad y contra el neoliberalismo ». Celle-ci semble supporter une partie de l’argumentaire zapatiste. En tout état de cause, le référent contre lequel les zapatistes semblent le plus opposé et contre lequel ils appellent à une levée de boucliers est bien « neoliberalismo ». Mais si l’on regarde les contextes d’apparition, on se rend compte que cette formule subit parfois des variations par rapport à l’intitulé de la Rencontre Intergalactique qui a donné naissance à la formule :
  • encuentro intercontinental por la humanidad y contra el neoliberalismo
  • cómo se vive bajo el neoliberalismo, cómo se le resiste, cómo se lucha y propuestas de lucha en su contra y por la humanidad
  • las reuniones preparatorias en europa, asia, africa y oceanía serán organizadas por los comités de solidaridad con la rebelión zapatista, organismos afines, y grupos de ciudadanos interesados en la lucha contra el neoliberalismo y por la humanidad.
  • bienvenidos todos los hombres, mujeres, niños y ancianos de los cinco continentes que han respondido a la invitación de los indígenas zapatistas para buscar esperanza por la humanidad y contra el neoliberalismo
  • un mundo que lucha por la humanidad y contra el neoliberalismo.
  • haremos más relaciones de respeto y apoyos mutuos con personas y organizaciones que resisten y luchan contra el neoliberalismo y la humanidad

En fait, nous sommes en présence d’une formule, telle que définie par Jean-Pierre Faye  (11), qui participe d’un procédé de sloganisation (12), caractéristique du discours politique.
Par le fait que le syntagme évoqué circule massivement dans le corpus zapatiste, « donnant lieu à un nombre significatif de transformations et de variations paraphrastiques (13) » et jouant sur le plan idéologique « un rôle fondateur et actif dans une situation historique (ibid.) », on peut considérer que nous avons là une formule, au sens linguistique du terme. La récurrence de cette formule participe ainsi du figement du discours zapatiste. Pour M. Tournier, « sans en arriver au slogan lui-même, la plupart du temps un message politique s’insère dans un tissu de redondances organisées. Au Laboratoire de Saint-Cloud, [sont appelés] "sloganisation" l’ensemble des moments où le discours revient sur lui-même et pratique le déjà-dit, se durcissant ainsi en martèlements verbaux qui constituent comme l'expression primaire du message à délivrer (14) ».

Néolibéralisme et globalisation
La première opération que nous pouvons faire est rechercher la ventilation de cette forme dans le corpus. Dans le graphique suivant, nous pouvons clairement observer l’explosion de cette thématique durant l’année 1996. Cette année correspond à la tenue de la Rencontre Intergalactique consacrée à cette question, et à la publication des deux Déclarations de La Realidad, qui traitent principalement de ce thème. En revanche, avant et après cette année-là, le terme apparaît assez peu dans le discours (janvier 1995 et juillet 2005 soit L3 et L6) et même pas du tout en ce qui concerne l’année 1994 (L1 et L2) et l’année 1998 (L5) (15).

Figure 2: Ventilation de "neoliberalismo" en fréquences relatives (Lexico3).

Mais la thématique néolibérale peut être désignée par d’autres termes. C’est pourquoi, il convient pour confirmer ces résultats, de regarder la ventilation d’autres vocables comme « globalización ». A cette occasion, nous en profiterons pour rechercher ce qu’André Salem appelle les Tgen de « neoliberalismo » mais aussi de « globalización ».
L’outil Groupe de formes de Lexico3 « permet de constituer des types rassemblant les occurrences de formes graphiques différentes liées par une propriété commune. On peut ainsi, moyennant certaines précautions, rassembler le pluriel et le singulier d'une même forme, les flexions d'un même verbe, des formes qui possèdent un lien sémantique, etc. Les formes ainsi regroupées peuvent ensuite être manipulées comme des entités uniques les Tgen (16) ».
Nous allons constituer un groupe de formes qui comprend les principaux vocables concernant la désignation du néolibéralisme. Tout d’abord, soulignons que « neocapitalista » ou ses dérivés n’apparaissent pas dans le corpus de même que « mundialización » qui ne s’utilise pas ou très peu en langue espagnole (gallicisme). Ainsi, les termes référents directement au néolibéralisme semblent être ceux qui sont dérivés de « neoliberalismo » et de « globalización ». Nous constituons alors un groupe de formes avec ceux-ci (« neoliberalismo » (55 occ.), « neoliberal » (16 occ.), « neoliberalistas » (11 occ.), « antineoliberal » (2 occ.), « globalización » (24 occ.), « globalizados » (1 occ.), « globalizado » (1 occ.), « globaliza » (1 occ.)) auxquels nous avons ajouté la seule occurrence de « anticapitalistas ». Ainsi, le graphique ci-dessous nous indique la distribution de ce groupe de formes dans le corpus. Nous nous rendons donc compte que l’évolution distributionnelle est à peu près identique au graphique précédent, ce qui confirme notre première observation.

Figure 3: Ventilation du groupes de formes "neoliberalismo+"
en fréquences relatives.

« Lucha » et « Guerra »
Considérons à nouveau le tableau des formes les plus fréquentes du corpus (tableau 8, voir supra). Celles-ci, nous l’avons dit, sont indicatives des thèmes abordés dans le discours : ce sont des « mots thèmes  », expression qui désigne les mots les plus employés par un auteur, c’est-à-dire figurant parmi les premiers rangs de l’index hiérarchique des formes.
Si l’on considère maintenant les mots pleins les plus fréquents que nous avions relevé dans le tableau, on constate que le premier d’entre eux est « lucha ». La forte fréquence de celui-ci correspond bien au discours manifestaire qui est un discours d’action, qui « programme des événements » et engage « explicitement ou indirectement deux camps qu’il monte l’un contre l’autre (17) ». Ceci fait bien sûr écho à l’opposition évoquée précédemment entre « humanidad » et « neoliberalismo » et à la lutte « contre » ce dernier.
On peut regrouper ces principaux mots thèmes selon différents axes :
  • Combat : lucha, guerra
  • Locuteur : nuestro, indígenas, ezln, zapatistas
  • Adversaire : gobierno
  • Le Tiers : mundo, México, nacional, país, pueblo, pueblos
  • Concepts : democracia, política, justicia, poder, libertad

Ainsi, deux vocables évoquent apparemment le combat de l’EZLN  et la situation de conflit : « lucha », « guerra ».
Si, à l’aide de la concordance, on retourne aux contextes, on remarquera alors une différence d’utilisation notable entre « lucha » et « guerra », qui, il est vrai, ne sont pas synonymes mais ont certains sèmes en communs. On remarquera que « guerra » est utilisé pour évoquer la « guerra fragmentada » du néolibéralisme, « esta guerra moderna que asesina y olvida », cette « nueva guerra mundial en contra de la humanidad », ou encore celle que « trajó […] el gobierno ». En fait, « en cada casa el cerco de guerra del poder se cierra en contra de los rebeldes ». Ainsi, il ne s’agit pas de la guerre des zapatistes, mais plutôt de « la guerra del gobierno ».
Car les zapatistes soulignent que
  • no es nuestro el camino de la guerra
  • desde hace más de cuatro años nunca la guerra ha venido de nuestro lado
  • desde entonces , la guerra en contra nuestra y de todos los pueblos indios ha seguido
  • los dictadores están aplicando una guerra genocida no declarada contra nuestros pueblos desde hace muchos años
  • obliguen al ejecutivo federal a detener la guerra de exterminio que lleva adelante en las poblaciones
  • ha pasado ya el tiempo en que la guerra del poderoso habló , no dejemos que hable más

En fait, « guerra » n’est que rarement utilisé pour désigner l’action zapatiste:
  • estamos conscientes de que la guerra que declaramos es una medida última pero justa
  • la guerra zapatista es sólo una parte de esa gran guerra que es la lucha entre la memoria que aspira a futuro y el olvido con vocación extranjera

Alors qu’au contraire, « lucha » est clairement assumé par le locuteur :
  • nuestra lucha es por el hambre […] nuestra lucha es por un techo digno […] nuestra lucha es por el saber […] nuestra lucha es por la tierra ,[…] nuestra lucha es por un trabajo justo y digno […] nuestra lucha es por la vida
L’EZLN souligne que :
  • nuestra lucha es nacional
  • nuestra justa lucha
et rappelle :
  • rechazamos de antemano cualquier intento de desvirtuar la justa causa de nuestra lucha acusándola de narcotráfico , narcoguerrilla , bandidaje u otro calificativo

Ainsi, l’utilisation de ces deux vocables, après retour au contexte, confirme la dichotomie qui commence à se faire jour dans le corpus : la « guerra » d’un côté et la « lucha » de l’autre. La « lucha », terme plus noble et moins connoté péjorativement, peut aussi être « civil y pacífica ». La « guerra » est celle du « neoliberalismo » alors que la « lucha » est celle de « la humanidad ».
Pour terminer cette analyse de ces deux vocables et affiner l’utilisation qui en est faite dans le corpus, on peut recourir une fois de plus à la recherche des poly-cooccurrences spécifiques. Ceci nous permettra de dégager les réseaux lexicaux qui se construisent autours de ces deux formes. Ainsi, si l’on choisi « guerra », on obtient un arbre à trois branches et quatre nœuds :

Figure 3: Poly-cooccurrences spécificiques de "guerra".

Sans surprise, « la » est un cooccurrent spécifique de « guerra », probablement dans des syntagmes du type « la guerra ». Ceci peut sembler anodin, mais cela confirme le fait, s’il en était besoin, que « guerra » s’énonce principalement, dans le discours zapatiste, sous la forme de « la guerra » et non pas de « nuestra guerra », comme c’est le cas pour « lucha ». Mais, un cooccurrent qu’il peut être intéressant d’examiner est l’antonyme de « guerra », « paz ». Ainsi, la recherche des cooccurrences nous indique que ce vocable se trouve fréquemment dans la même unité contextuelle (ici la phrase) que « guerra ». Ceci confirme déjà la propension du locuteur zapatiste à rapprocher les contraires dans la construction rhétorique de son discours (cf. la propension zapatiste aux oxymores, antithèses, paradoxes et autres tropes du même genre).
  • se convierte en una importante ayuda para anular la guerra y preceder a la paz.
  • a que cumplan con su deber apoyando la paz y no la guerra.
  • vimos que en silencio también nos hablamos como lo que realmente somos no como el que trae la guerra, sino como el que busca la paz
  • nuestra lucha es por la paz, y el mal gobierno anuncia guerra y destrucción

Mais il peut être significatif une fois de plus de consulter les contextes afin de voir comment se distribuent ces deux vocables dans la phrase. On remarque alors que « guerra » est attribué au gouvernement, alors que « paz » relève de l’initiative de l’EZLN :
  • nuestra lucha es por la paz, y el mal gobierno anuncia guerra y destrucción.
  • viendo que el gobierno rehuía un enfoque serio del conflicto nacional que representaba la guerra, el EZLN tomó una iniciativa de paz que destrabara el diálogo y la negociación.
  • a la paz que ofrecíamos, el gobierno opuso la guerra de su empecinamiento.
  • desde entonces se ha engañado al país y al mundo enteros simulando la paz y haciendo la guerra contra todos los indígenas.
  • vimos al poderoso desconocer su propia palabra y mandar a los legisladores una propuesta de ley que no resuelve las demandas de los más primeros de estas tierras, que la paz aleja, y que defrauda las esperanzas de una solución justa que acabe con la guerra

Observons maintenant le réseau lexical qui se construit autour du pivot « lucha », à l’aide de la méthode des poly-cooccurrents :

Figure 4: Poly-cooccurrences spécificiques de "lucha"
(cliquer pour agrandir).

La première remarque que nous pouvons faire pour confirmer les observations que nous avons faites précédemment est la présence de « nuestra » comme cooccurrent spécifique (« nuestra + lucha » apparaît à 33 reprises dans le corpus, avec une spécificité de E+7). Si l’on continue la lecture de cette branche vers la droite, nous rencontrons alors « mal », « gobierno », « es », por ». Ceci est particulièrement intéressant car la longueur de la branche et la fréquence relativement élevée du dernier poly-cooccurrent (dernier nœud) nous indique que tous ces mots se rencontrent souvent dans la même phrase. Ce qui peut signifier que nous sommes à nouveau en présence d’une formule et d’un processus de sloganisation du discours. Ainsi, le mieux est de voir les contextes dans lesquels sont attestées ces cooccurrences :
  • nuestra lucha es por hacernos escuchar, y el mal gobierno grita soberbia y tapa con cañones sus oídos.
  • nuestra lucha es por el hambre, y el mal gobierno regala plomo y papel a los estómagos de nuestros hijos.
  • nuestra lucha es por un techo digno, y el mal gobierno destruye nuestra casa y nuestra historia.
  • nuestra lucha es por el saber, y el mal gobierno reparte ignorancia y desprecio.
  • nuestra lucha es por la tierra, y el mal gobierno ofrece cementerios.
  • nuestra lucha es por un trabajo justo y digno, y el mal gobierno compra y vende cuerpos y vergenzas.
  • nuestra lucha es por la vida, y el mal gobierno oferta muerte como futuro.
  • nuestra lucha es por el respeto a nuestro derecho a gobernar y gobernarnos, y el mal gobierno impone a los más la ley de los menos.
  • nuestra lucha es por la libertad para el pensamiento y el caminar, y el mal gobierno pone cárceles y tumbas.
  • nuestra lucha es por la justicia, y el mal gobierno se llena de criminales y asesinos.
  • nuestra lucha es por la historia, y el mal gobierno propone olvido.
  • nuestra lucha es por la patria, y el mal gobierno sueña con la bandera y la lengua extranjeras.
  • nuestra lucha es por la paz, y el mal gobierno anuncia guerra y destrucción.

Enfin, on ne peut manquer de souligner la troisième branche (qui ensuite se divise). Celle-ci contient les termes suivant : « por » « la » « justicia » « libertad » « democracia » dont les cofréquences varient de 12 (dernier nœud) à 57 (premier nœud), avec une spécificité allant de E+7 à E+9. A nouveau, nous pouvons penser être en présence d’un nouveau phénomène de figement du discours. Ce phénomène ne doit pas être négligé car, nous l’avons dit, à travers lui nous mettons en lumière certains « des moments où le discours revient sur lui-même et pratique le déjà-dit, se durcissant ainsi en martèlements verbaux qui constituent comme l’expression primaire du message à délivrer (18) ». Nous touchons alors au contenu idéologique du discours.
Si l’on reproduit ci-dessous les contextes, ceci se trouve confirmé :
  • el EZLN sigue adelante en su lucha por la democracia, la libertad y la justicia para todos los mexicanos
  • hoy, la lucha por la democracia, la libertad y la justicia en méxico es una lucha por la liberación nacional
  • organización civil y pacífica, independiente y democrática, mexicana y nacional, que lucha por la democracia, la libertad y la justicia en méxico
  • nosotros entendemos que la lucha por el lugar que merecemos y necesitamos en la gran nación mexicana, es sólo una parte de la gran lucha de todos por la democracia, la libertad y la justicia, pero es parte fundamental y necesaria
  • a pesar de la guerra que padecemos, de nuestros muertos y presos, los zapatistas no olvidamos por qué luchamos y cuál es nuestra principal bandera en la lucha por la democracia, la libertad y la justicia en méxico : la del reconocimiento de los derechos de los pueblos indios
  • esta es la hora de la lucha por los derechos de los pueblos indios, como un paso a la democracia, la libertad y la justicia para todos

Nous avons là les trois demandes principales et basiques de l’EZLN, l’un de ses premiers et principaux mots d’ordre, l’antienne zapatiste.

L’adversaire : el gobierno
Parmi les mots pleins les plus fréquents dans notre corpus, un seul semble avoir pour référent l’adversaire des insurgés zapatistes. En effet, n’oublions pas que notre corpus est un discours manifestaire, parole de combat par excellence. Ainsi, le manifestant (à l’origine de l’activité manifestaire) doit désigner l’adversaire afin que celui-ci soit clairement identifiable par le récepteur. Parmi les mots thèmes relevés précédemment seul « gobierno » semble désigner l’adversaire. Si nous disons « semble » c’est parce que le logiciel prend en compte les formes sans tenir compte bien sûr du référent ou du contexte. Ainsi, nous supposons que « gobierno » désigne le « gouvernement fédéral mexicain », mais il convient de vérifier cela. Nous pouvons commencer par rechercher les poly-cooccurrents spécifiques de « gobierno » puis, en fonction des résultats, rechercher les contextes de ces poly-cooccurrences. Ceci nous permettra d’éclairer d’une part l’utilisation de ce vocable dans le discours zapatiste, puis d’en vérifier le référent. Enfin, par la mise en lumière du réseau lexical construit autour du pôle lexical, nous approcherons la représentation du référent dans le discours. La recherche des poly-cooccurrents nous donne un arbre de 13 nœuds et de 5 branches :

Figure 5: Poly-cooccurrences spécificiques de "gobierno".

Les vocables apparaissant fréquemment en relation de cooccurrence avec le pôle sont : « mal », « supremo », « el », « buen ». Sans grande surprise, l’article « el » a 158 occurrences dans la même unité contextuelle que « gobierno », dont certaines sont probablement attestées dans des syntagmes du type « el gobierno ». Mais, nous avons aussi deux antonymes « mal » et « buen » dont il serait intéressant de regarder les occurrences attestées dans le corpus. Soulignons surtout la forte spécificité du cooccurrent « mal » (E+22) par rapport à « buen » (E+5).
Contextes de « gobierno + mal » :
  • el Ejército Zapatista de Liberación Nacional, en pie de guerra contra el mal gobierno desde el 1 de enero de 1994
  • a todos llamamos a que con nosotros resistan, pues quiere el mal gobierno que no haya democracia en nuestros suelos
  • nada aceptaremos que venga del corazón podrido del mal gobierno, ni una moneda sola ni un medicamento ni una piedra ni un grano de alimento ni una migaja de las limosnas que ofrece a cambio de nuestro digno caminar
  • que la dignidad rompa el cerco con el que las manos sucias del mal gobierno nos asfixian
  • en la primera llamamos al pueblo mexicano a alzarse en armas en contra del mal gobierno, principal obstáculo para el tránsito a la democracia en nuestro país
  • se nos ha criticado que los zapatistas pedimos mucho, que debemos conformarnos con las limosnas que nos ofreció el mal gobierno
  •  nuestra lucha es por hacernos escuchar, y el mal gobierno grita soberbia y tapa con cañones sus oídos

Contextes de « gobierno + buen » :
  • así fue como se nacieron las juntas de buen gobierno, en agosto de 2003, y con ellas se continuó con el autoaprendizaje y ejercicio del "mandar obedeciendo"
  • y ahora estamos pasando el trabajo de vigilancia del buen gobierno a las bases de apoyo zapatistas, con cargos temporales que se rotan, de modo que todos y todas aprendan y realicen esa labor
  • el ezln, durante estos 4 años, también le pasó a las juntas de buen gobierno y a los municipios autónomos, los apoyos y contactos que, en todo méxico y el mundo, se lograron en estos años de guerra y resistencia
  • y luego, también con las juntas de buen gobierno, ha mejorado la coordinación entre los municipios autónomos y la solución de problemas con otras organizaciones y con las autoridades oficialistas
  • y luego pues se mejoró mucho el apoyo de la sociedad civil nacional e internacional, porque antes cada quien iba para donde más le latía, y ahora las juntas de buen gobierno las orientan a donde es más necesario

Contextes de « gobierno + supremo » :
  • que el supremo gobierno ha usurpado también la legalidad que nos heredaron los héroes de la revolución mexicana
  • no recibiremos nada del supremo gobierno
  • mientras el supremo gobierno mostraba su falsedad y su soberbia, nosotros, entre uno y otro manifiesto, nos esforzamos por mostrar al pueblo de méxico nuestro sustento social, la juzteza de nuestras demandas y la dignidad que anima nuestra lucha
  • mientras tanto, el supremo gobierno preparaba la solución militar a la rebeldía indígena chiapaneca y la nación se sumia en la desesperanza y el fastidio
  • iniciado el diálogo con el supremo gobierno, el compromiso del ezln en la búsqueda de una solución política a la guerra iniciada en 1994 se vio traicionado

Ainsi, nous remarquons deux syntagmes figés désignant le gouvernement de façon plutôt péjorative et qui apparaissent fréquemment dans le discours, « mal gobierno » et « supremo gobierno ». En effet, le gouvernement, explicitement désigné comme étant l’adversaire, est presque toujours désigné de la même façon. A cet égard, nous pouvons dire que l’EZLN ne fait pas preuve d’une grande richesse quant aux paradigmes désignationnels (19) du gouvernement mexicain. En ce sens, nous pouvons parler de «dénomination » au sens linguistique du terme (la dénomination « consiste en l’institution entre un objet et un signe X d’une association référentielle durable (20) ») tant il est évident que par le martèlement de cette expression l’EZLN cherche à établir une « association référentielle durable » entre « mal gobierno » et l’acteur social ‘gouvernement’, en installant ce qualificatif comme faisant partie de l’essence même de ce gouvernement. Dans tout discours la dénomination joue un rôle stratégique. Par le choix que fait le locuteur de désigner tel référent par tel syntagme, il attribue à cet élément du réel qu’il désigne certaines propriétés. En effet, « el hecho de escoger una u otra designación implica otorgar posiciones de jerarquía y poder a los grupos a través de un proceso de investidura que se realiza mediante la propia designación  (21) ». Pour Bourdieu, « il n'est pas d'agent social qui ne prétende, dans la mesure de ses moyens, à ce pouvoir de nommer et de faire le monde en le nommant (22) ».
A l’opposé, les occurrences attestées de « buen gobierno » se trouvent principalement dans le syntagme « juntas de buen gobierno » qui désignent les instances locales dirigeant (en obéissant, cela va de soi…) les municipios déclarés autonomes par les zapatistes.
Une fois de plus, nous constatons un net antagonisme entre deux parties adverses.

La présence du locuteur
Nous avions souligné précédemment la forte fréquence des formes relatives à la première personne du pluriel : « nos » (166 occ.), « nosotros » (116 occ.), « nuestra » (113 occ.). Mettre à jour la trame lexicale de ces formes nous aiderait alors à appréhender l’image du locuteur dans son discours. Nous présentons ci-dessous les arbres de poly-cooccurrences de « nosotros » et de « nuestra ».


Figure 6: Poly-cooccurrences spécificiques de "nosotros".

L’arbre obtenu nous amène à formuler plusieurs observations. Les deux verbes les plus spécifiques des unités contextuelles où est attesté « nosotros » sont « pensamos » et « vimos ». Ces verbes, en particulier « pensamos », confirment la teneur idéologique et manifestaire de ce discours, au sens où ils attestent de la volonté du locuteur collectif (« nosotros ») d’affirmer et de transmettre sa vision du monde, ce qu’il pense et ce qu’il voit. D’autre part, la prise en compte des temps grammaticaux (présent de l’indicatif pour « pensamos » et passé simple pour « vimos ») nous permet d’affiner cette remarque. Dans l’ordre chronologique, le locuteur a d’abord, dans un passé révolu, « vu ». Puis, il affirme, au présent, ce qu’il « pense ». On peut donc supposer que, dans son discours, le locuteur présente sa pensée comme étant le résultat de ce qu’il a vu. Il s’agit ni plus ni moins d’une justification de l’idéologie zapatiste (au sens de ce que pense l’EZLN) en la présentant comme découlant directement du regard porté sur leur situation. La présence des poly-cooccurrents « gente », « humilde » et « sencilla » nous laisse penser que ces vocables s’appliquent à « nosotros », c'est-à-dire au locuteur. Les extraits ci-dessous le confirment :
  • ésta es nuestra palabra sencilla que busca tocar el corazón de la gente humilde y simple como nosotros, pero, también como nosotros, digna y rebelde
  • porque resulta que nosotros del ezln somos casi todos puros indígenas de acá de chiapas
  • entonces, mientras estamos dialogando con los malos gobiernos, pues también lo hablamos a esas personas y vimos que la mayoría era gente humilde y sencilla como nosotros, y ambos entendemos bien por qué luchamos, o sea ellos y nosotros
  • y a esa gente la llamamos "sociedad civil" porque la mayoría no era de los partidos políticos, sino que era gente así común y corriente, como nosotros, gente sencilla y humilde
  • hacemos un plan para ir a todas las partes de méxico donde hay gente humilde y sencilla como nosotros

Nous remarquons alors une nouvelle formule qui sert à désigner par comparaison l’EZLN. En effet, soulignons que « gente », « humilde » et « sencilla » ne s’appliquent pas directement à l’EZLN mais généralement à une tierce personne (en fait la « sociedad civil »). Le procédé rhétorique de l’EZLN peut être souligné : en effet, le locuteur ne dit pas « somos gente humilde y sencilla », mais « [ellos] son gente humilde y sencilla como nosotros ». Dans tous les cas, ces termes s’appliquent (indirectement) à l’EZLN et sont les principaux adjectifs qui dans le corpus semblent le décrire.
L’observation de la figure représentant les poly-cooccurrents de « nuestra » permet de compléter cette analyse :
Figure 7: Poly-cooccurrences spécificiques de "nuestra".

Nous remarquons les principaux éléments attribués aux zapatistes : « lucha », « patria », « hambre », « palabra ». Ces éléments nous permettent d’éclairer la construction de l’ethos zapatiste, au sens d’image du locuteur. Ceux-ci nous indiquent l’insistance du discours zapatiste sur certains aspects : l’évocation de leur lutte (« nuestra lucha »), leur condition sociale (« hambre »), l’évocation de leur parole (« nuestra palabra ») et leur patriotisme (« nuestra patria »). Ces éléments sont ceux que les zapatistes s’attribuent (par l’usage de « nuestra ») le plus souvent. Par le retour aux contextes où sont attestées ces formes, nous mettons à nouveau à jour un processus de sloganisation à travers l’usage d’une formule servant à introduire le discours zapatiste :
  • ésta es nuestra palabra sencilla que busca tocar el corazón de la gente humilde y simple como nosotros, pero, también como nosotros, digna y rebelde.
  • ésta es nuestra palabra sencilla para contar de lo que ha sido nuestro paso y en donde estamos ahora
  • ésta es nuestra palabra sencilla, porque es nuestra idea el llamar a quienes son como nosotros y unirnos a ellos, en todas partes donde viven y luchan.
  • y ésta fue nuestra sencilla palabra dirigida a los corazones nobles de la gente simple y humilde que resiste y se rebela contra las injusticias en todo el mundo.

Mais la langue espagnole n’a pas nécessairement besoin de pronoms personnels pour indiquer la personne. Ceci peut être un inconvénient pour rechercher, à l’aide des outils lexicométriques, la présence du locuteur dans un corpus. C’est pourquoi, en utilisant les expressions régulières, nous avons recherché la ventilation des verbes de première personne du pluriel dans le discours afin de pouvoir évaluer l’évolution de la présence du locuteur dans son discours. Les expressions régulières nous permettent de rechercher toutes les formes se terminant par « -mos  ». Bien sûr, tous les mots se terminant par -mos ne sont pas des verbes conjugués à la première personne du pluriel (« autónomos », « supremos », etc.), c’est pourquoi, la liste de ces mots constituée, nous avons supprimé manuellement tous les mots ne correspondant pas à ce critère. Les verbes conjugués à la première personne du pluriel les plus fréquents sont : « vimos » (74 occ.), « vamos » (47),  « estamos » (40), « llamamos » (35), « queremos » (31), « somos » (29), « vemos » (29), « dicimos » (25), « hicimos » (19), « hemos » (18), « pensamos » (15). Rassemblant toutes ces formes verbales dans un groupe de formes, nous pouvons regarder la distribution chronologique de ce groupe de formes tout au long de notre corpus, ce qui nous renseignera sur l’évolution de la présence du locuteur dans son discours (à travers l’évolution de la fréquence des verbes à la première personne du pluriel). Ainsi, dans le graphique ci-dessous, nous pouvons voir comment le locuteur zapatiste, fortement présent dans son discours au début du soulèvement (déclaration de guerre) commence à s’effacer du discours dès juin 1994 et jusqu’en 1996, pour réapparaître ensuite progressivement à partir du mois de juin 1996.
Figure 8: Ventilation des verbes à la 1ère personne du pluriel (en frq rel.).

Phraséologie zapatiste et segments répétés:
Si nous consultons l’index des segments répétés, nous pouvons en relever certains indicatifs de la tonalité du texte et de l’idéologie sous-jacente au discours étudié :
  • tránsito a la democracia (8 occ.)
  • forma de hacer política (5 occ.)
  • red intercontinental de comunicación alternativa (5 occ.)
  • globalización neoliberal (13 occ.)
  • nuevo reparto del mundo (6 occ.)

Parmi les segments répétés, nous pouvons aussi relever certaines des dénominations du gouvernement, ou du PRI, dont quelques-unes avaient déjà été remarquées par la méthode des cooccurrences :
  • mal gobierno (25 occ.)
  • supremo gobierno (7 occ.)
  • sistema de partido de estado (13 occ.)
  • malos gobiernos (17 occ.)

Intéressantes aussi sont certaines locutions verbales à la première personne du pluriel ou au gérondif, qui nous indiquent les principales actions du locuteur collectif du discours. En effet, les verbes représentent d’une certaine façon l’agir politique . Ici, il s’agit de locutions verbales qui pour beaucoup introduisent des projets ou des propositions (introduites par le « que » de « pensamos que », « proponemos que »…), et, les verbes de ces locutions sont, pour beaucoup, des verbes que nous pouvons qualifier de verbes de paroles : « proponemos, pensamos, decimos ». Seuls « queremos hacer » (qui cependant introduit une fois de plus un projet contrairement à « hacemos ») ou « vamos a hacer » sont composés d’un verbe d’action. Soulignons les deux gérondifs qui évoquent une action en train de se dérouler et qui ont plus clairement une valeur d’action, notamment par l’un des verbes utilisés (« luchando por ») :
  • pensamos que (10 occ.)
  • proponemos que (7)
  • decimos que (7)
  • vemos que (7)
  • queremos hacer (5)
  • llamamos (23)
  • hoy decimos (8)
  • vamos a hacer (9)
  • vamos a (42)
  • vimos que (27)
  • vemos que (7)
  • les decimos (8)
  • aquí estamos (7)
  • invitamos a (5)
  • luchando por (5)
  • viendo que (6)
  • luchar por (8)

Bien d’autres segments pourraient être commentés que ce soit les formules d’apostrophe, qui pour certaines sont particulièrement fréquentes (ainsi nous avons 27 « hermanos y hermanas », et 5 « mexicanos y mexicanos »), ou les différentes formules zapatistes (« desde las montañas del sureste mexicano » (8 occ.), « paz con justicia y dignidad » (5 occ.), « justicia para todos los mexicanos » (6), « democracia, libertad y justicia » (8), « por la humanidad y contra el neoliberalismo », « declaración de la selva lacandona » (21), « lucha por la democracia, la libertad y la justicia » (5), « justicia para todos los mexicanos » (6), « ya basta » (12)…) ainsi que les locutions commençant par « nuestro » ou « nuestra » (« nuestro corazón » (6), « nuestro país » (12), « nuestro pueblo » (5), « nuestro silencio » (8), « nuestros muertos » (9), « nuestros hermanos » (5), « nuestra lucha » (24), « nuestra lucha es por » (13), « nuestra patria » (13), « nuestra palabra » (14), « es nuestra palabra sencilla » (5), « ésta es nuestra palabra » (6)…).

Proximité lexicale et analyse factorielle
Pour terminer cette première analyse du lexique de notre corpus, nous mettrons à profit l’analyse factorielle des correspondances  (AFC). Les méthodes factorielles « produisent des représentations graphiques sur lesquelles les proximités géométriques usuelles entre points-lignes et entre points-colonnes traduisent les associations statistiques entre lignes et entre colonnes (23) ». En d’autres termes, le principe de base est de constituer un tableau lexical, avec en lignes toutes les formes graphiques apparaissant dans le corpus et en colonnes les unités naturelles du corpus (ici les Déclarations). A l’intersection d’une ligne et d’une colonne est indiquée la fréquence de la forme dans la Déclaration correspondant à la colonne. C'est à partir d'un tableau de ce type, qu'après divers opérations, l'Analyse factorielle des correspondances construit une représentation graphique, sur un plan, des proximités entre les différentes colonnes du tableau, soit dans notre cas, entre les différentes parties, ici les Déclarations zapatistes, du corpus:

Figure 9: Anlyse factorielle des correspondances (Lexico3)
(cliquer pour agrandir).

La déclaration qui semble se singulariser le plus quant à son vocabulaire est la « Sexta declaración de la selva Lacandona ». En effet, celle-ci, si l’on considère l’axe horizontal, apparaît à l’extrémité gauche alors que toutes les autres apparaissent à l’extrémité droite. Celles-ci sont donc totalement opposées sur la représentation factorielle ce qui indique une différence significative du vocabulaire utilisé dans chacune d’elles. Ensuite, si l’on considère maintenant l’axe vertical, on remarque une deuxième opposition flagrante quant au vocabulaire utilisé. En effet, nous avons dans la partie supérieure les cinq premières Déclarations de la forêt Lacandone et dans la partie inférieure les deux Déclarations de La Realidad qui, bien qu’étant éloignées, sont relativement proches, par rapport à leur éloignement des Déclarations de la Lacandone.
Ainsi, nous pouvons dire que les cinq premières Déclarations de la forêt Lacandone ont un vocabulaire en grande partie commun, de 1994 à 1998. Mais la publication des Déclarations de la Realidad, en 1996, provoque une rupture dans le discours zapatiste. Eloignés sur le plan factoriel, leur vocabulaire est différents de celui qui était alors utilisé par l’EZLN. Nous pouvons attribuer cette rupture lexicale à la thématique anti-néolibérale, fortement influencée par la tenue de la Rencontre Intergalactique. Puis, aucune déclaration  ne sera publiée pendant les sept années suivantes, jusqu’en juillet 2005 où l’EZLN provoquera la surprise en publiant la « Sexta declaración de la selva Lacandona » qui donnera le coup d’envoi d’une nouvelle action zapatiste, la « Otra Campaña », pour les élections présidentielles de l’année suivante. Cette déclaration provoque la rupture la plus nette dans le vocabulaire zapatiste. C’est, au niveau lexical, le plus singulier des manifestes zapatistes.
Cependant, pour affiner cette analyse, nous avons décidé d’exclure des calculs factoriels les Déclarations qui se singularisent le plus, c'est-à-dire L6, R1 et R2 afin de pouvoir observer de manière plus précise la proximité entre les cinq premières Déclarations de la Lacandone. En effet, car c’est tout le corpus « Déclarations » qui a été pris en compte dans ce premier calcul. Par rapport à l’ensemble du corpus, les cinq premières Déclarations de la Lacandone sont relativement proches. Mais si l’on réduit le corpus à ces cinq Déclarations, nous pourrons alors observer plus finement les proximités et distances entre celles-ci.

Figure 9: AFC sur les 5 premières Déclarations de la Lacadone.

Nous pouvons faire deux remarques en observant le plan factoriel correspondant aux deux premiers axes. Tout d’abord, les trois premières Déclarations sont toujours relativement proches. L4 et L5 sont quant à elles éloignées tant entre elles que par rapport à L1, L2 et L3. En effet, si l’on considère l’axe horizontal (figure 9), L4 se trouve éloignée tant des trois premières que de L5. Et, si l’on considère ensuite l’axe vertical L5 se trouve à l’extrême opposé tant de L4 que de L1, L2 et L3. Une rupture lexicale, bien que moins radicale que celle opérée avec la publication des Déclarations de la Realidad d’une part, et de la « Sexta declaración de la selva Lacandona » d’autre part, s’opère à partir de la « Cuarta declaración de la selva Lacandona ».
Ensuite, si l’on considère la position de chacun des points représentant les Déclarations, nous pouvons remarquer que se dessine une courbe qui conserve la succession chronologique des Déclarations (figure 9). En effet, le premier point à l’extrémité droite correspond à L1, puis juste à sa gauche, L2, ensuite L3, puis assez éloigné L4 et enfin, en remontant L5. Cette courbe en parabole (couchée) caractérise en fait les séries textuelles chronologiques (24). Malgré la rupture que nous avons remarquée, les AFC des séries textuelles chronologiques ont souvent une représentation proche de celle-ci indiquant ainsi un renouvellement plus ou moins régulier du vocabulaire entre les différentes parties du corpus qui se succèdent chronologiquement.
Nous venons de mettre en lumière la distance, ou la proximité, entre les différentes parties de notre corpus en fonction du vocabulaire utilisé dans chacune d’elles.

Conclusion
Les méthodes lexicométriques qui rassemblent les décomptes, dans chacune des parties du corpus, des occurrences des formes graphiques nous ont permis d’étudier la répartition et la variation de ces formes, d'une partie du corpus à l'autre, en particulier leur variation chronologique. Ceci nous a permis de repérer des « indices de fonctionnement discursif, d’un grand intérêt pour la description locale de configurations textuelles (25) ». Nous avons vu comment tout au long du corpus se construit une dichotomie, significative du discours manifestaire, entre humanidad, lucha, buen gobierno, nosotros et neoliberalismo, guerra, mal gobierno, supremo gobierno. Nous avons confirmé aussi notre première affirmation sur l’apparition de la thématique antinéolibérale dans le discours zapatiste. La présence récurrente de certaines formes comme « contra », « por », « para », « lucha », ou des verbes comme « pensamos », « decimos », nous ont donné accès à l’organisation du discours, tout en étant des indices de la fonction stratégique du discours (lutter, dénoncer et convaincre par le discours). Enfin,  à travers les AFC, nous avons pu nous rendre compte des différentes ruptures lexicales qui ont eu lieu au cours des onze années de cette « guerra de las palabras (26) ». Les Déclarations de la forêt Lacandone nous donnent accès à un problème historique et politique, l’évolution du mouvement zapatiste.


NOTES
(1) A. Remis, « Discours nationaliste et stratégies discursives », in Collectif, "Nation" et nationalisme en Espagne du franquisme à la démocratie. Vocabulaire et politique, Paris, Klincksieck, 1986, p.11
(2) Les différents sites Internet consacrés à l’EZLN donnent généralement une place particulière aux Déclarations de la forêt Lacandone, les archivant souvent comme « documents fondamentaux » du zapatisme. Cf. par exemple Comité de Soutien aux Peuples du Chiapas en Lutte. Dans le site officiel où l’EZLN référence ses communiqués, une rubrique est d’ailleurs consacrée aux Déclarations.
(3) La « Primera declaración de la selva Lacandona », lue et rendue publique le jour du soulèvement, a été rédigée avant le début du conflit. C’est donc dans la « Segunda declaración de la selva Lacandona » que l’EZLN fait le premier bilan du conflit.
(4) La COCOPA est la Commission parlementaire de concorde et de pacification, créée en 1995 et composée de représentants des principaux partis mexicains, elle a pour mission de veiller à la poursuite du dialogue de paix entre l’EZLN et le gouvernement et à l’application des accords
(5) Voir notamment Otro Periodismo sur NarcoNews ; ainsi que la page suivante pour la couverture complète de la Otra Campaña par La Jornada.
(6) C. Villafuerte, « Qu’est-ce que la Sixième Déclaration Zapatiste? “L’Autre Campagne” commence dans la ville de San Cristóbal de las Casas », The Narco News Bulletin, 2 janvier 2006.
(7) M. Burger, Les manifestes, Paris, Delachaux et Niestlé, 2002, p.15
(8) J. L. Austin, Quand dire c’est faire, Paris, Seuil, 1970
(9) W. Martinez, COOCS. Outils lexicométriques pour l'analyse des cooccurrences. Manuel d'utilisation (v1-2006), Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, janvier 2006.
(10) Ibid.
(11) D. Maingueneau & P. Charaudeau (dir.), Dictionnaire d'analyse du discours, Paris, Seuil, 2002, p.274 ; J.-P. Faye, Langages totalitaires, Paris, Hermann, 1972 ; A. Krieg-Planque, « Purification ethnique ». Une formule et son histoire, Paris, CNRS, 2002, p.14-19 ; A. Krieg-Planque, « "Formules" et "lieux discursifs" : propositions pour l’analyse du discours politique », Semen, n°21, Catégories pour l'analyse du discours politique, Besançon, PUFC, 2006.
(12) D. Maingueneau & P. Charaudeau (dir.), op. cit., p.537
(13) Ibid., p.274.
(14) M. Tournier, « "Français" à l’extrême droite, un mot habité »,  in S. Rémi-Guiraud & P. Rétat (dir.), Les mots de la nation, Lyon, PUL, 1996, p.65-81.
(15) Quand nous disons que la forme « neoliberalismo » n’apparaît pas du tout durant l’année 1994 et l’année 1998, il s’agit bien entendu de l’année 1994 et de l’année 1998 de notre corpus des déclarations. Il est probable que le terme apparaît dans d’autres communiqués zapatistes de ces mêmes années
(16) A. Salem et al., Manuel Lexico3, La Sorbonne Nouvelle, 2003, p.22
(17) M. Burger, op. cit., p.26
(18) M. Tournier, op. cit.
(19) M.-F. Mortureux, « Les paradigmes désignationnels », Semen, n°8, 1993, p. 123-141.
(20) G. Kleiber, « Dénomination et relations dénominatives », Langages, n°76, 1984, p. 80.
(21) G. Cham Gutierrez, La rebelion zapatista en el diario El Pais (analisis del discurso de Enero a Febrero de 1994), Gudalajara, Universidad de Guadalajara, 2004, p. 44.  [Merci a Gerardo Cham qui m'a envoyé  amicalement envoyé à deux reprises des exemplaires de sa thèse depuis Guadalajara]
(22) P. Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001, p. 155.
(23) L. Lebart & A. Salem, Statistique textuelle, Paris, Dunod, 1994, p. 80.
(24) Au sujet de séries textuelles chronologiques, voir A. Salem, « Les séries textuelles chronologiques », Histoire et Mesures, n°VI-1/2, 1991, p.149-175 (voir sur Persée l'article ou la revue complète).
(25) J. Guilhaumou, « L'analyse de discours et la lexicométrie », Lexicometrica, n°0, 1997.
(26) G. Rovira, Zapata vive. La rebelión indígena de Chiapas contada por sus protagonistas, Barcelone, Virus, 1994, p.185.

Références cités: 
AUSTIN J. L., Quand dire c’est faire, Paris, Seuil, 1970.
BOURDIEU P., Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001.
BURGER M., Les manifestes, Paris, Delachaux et Niestlé, 2002.
CHAM GUTIERREZ G. Cham Gutierrez, La rebelion zapatista en el diario El Pais (analisis del discurso de Enero a Febrero de 1994), Gudalajara, Universidad de Guadalajara, 2004 [Merci a Gerardo Cham qui, à deux reprises, m'a amicalement envoyé des exemplaires de sa thèse, introuvable en France, depuis Guadalajara].
FAYE J.-P., Langages totalitaires, Paris, Hermann, 1972.
GUILHAUMOU  J., « L'analyse de discours et la lexicométrie », Lexicometrica, n°0, 1997. 
KLEIBER G., « Dénomination et relations dénominatives », Langages, n°76, 1984, p.77-94.
KRIEG-PLANQUE A., « Purification ethnique ». Une formule et son histoire, Paris, CNRS, 2002.
KRIEG-PLANQUE A., « "Formules" et "lieux discursifs" : propositions pour l’analyse du discours politique », Semen, n°21, Catégories pour l'analyse du discours politique, Besançon, PUFC, 2006.LEBART L. & SALEM A., Statistique textuelle, Paris, Dunod, 1994.
MAINGUENEAU D. & CHARAUDEAU P. (dir.), Dictionnaire d'analyse du discours, Paris, Seuil, 2002.
MARTINEZ W., COOCS. Outils lexicométriques pour l'analyse des cooccurrences. Manuel d'utilisation (v1-2006), Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, janvier 2006.
MORTUREUX M.-F., « Les paradigmes désignationnels », Semen, n°8, 1993, p. 123-141. 
REMIS A., « Discours nationaliste et stratégies discursives », in Collectif, "Nation" et nationalisme en Espagne du franquisme à la démocratie. Vocabulaire et politique, Paris, Klincksieck, 1986.
ROVIRA G., Zapata vive. La rebelión indígena de Chiapas contada por sus protagonistas, Barcelone, Virus, 1994.
SALEM A., « Les séries textuelles chronologiques », Histoire et Mesures, n°VI-1/2, 1991, p.149-175 (voir sur Persée l'article ou la revue complète).
SALEM A. et al., Manuel Lexico3, La Sorbonne Nouvelle, 2003.
TOURNIER M., « "Français" à l’extrême droite, un mot habité »,  in S. Rémi-Guiraud & P. Rétat (dir.), Les mots de la nation, Lyon, PUL, 1996, p.65-81. 
VILLAFUERTE C., « Qu’est-ce que la Sixième Déclaration Zapatiste? “L’Autre Campagne” commence dans la ville de San Cristóbal de las Casas », The Narco News Bulletin, 2 janvier 2006.


PS: 
Pour d'autres éléments sur l'EZLN, voir sur ce site: la bibliographie et la page de liens consacrées à l'EZLN, voir une deuxième analyse du discours, voir enfin une présentation socio-historique de l'EZLN (liens à venir).
Cette étude est un extrait du chapitre 3 (p. 83-129) de Paroles de combats, combats de paroles. Discours politique et pouvoir symbolique en Amérique latine. Une approche du discours zapatiste au Chiapas (1994-2005). (Master en Etudes hispano-américaines, 2007, 219 p.).