Introduction au discours néo-zapatiste (1994-2006)

Mais qu'y a-t-il donc de si périlleux
dans le fait que les gens parlent,
et que leurs discours indéfiniment prolifèrent?
Où donc est le danger?
MICHEL FOUCAULT



POUVOIR SYMBOLIQUE ET DISCOURS POLITIQUE EN AMÉRIQUE LATINE
INTRODUCTION AU DISCOURS ET A LA PENSÉE ZAPATISTE (1994-2006)

Sommaire:
0. - Introduction générale
1. - Le corpus zapatiste
2. - Prise de parole et pouvoir symbolique
      2.0. - Introduction
      2.1. - "No nos dejaron otro camino..." ou le soulèvement comme prise de parole
      2.2. - Pouvoir symbolique et symbolique politique
      2.3. - Conclusion
3. - Les stratégies du discours zapatiste
      3.0. - Introduction
      3.1. - Le dit : thématiques du discours zapatiste
          A. - Introduction
          B. - Politique et pouvoir : "mandar obedeciendo"
          C. - La vision du monde : "por la humanidad y contra el neoliberalismo"
          D. - Histoire et mémoire : "somos producto de 500 años de lucha…"
          E. - Conclusion
      3.2. - Le dire : procédés rhétoriques du discours zapatiste
          A. - Introduction
          B. - Figures macrostructurales
          C. - Figures microstructurales
          D. - Conclusion
4. - Conclusion générale

Notes
Références de l'étude


Introduction

Tout discours met en œuvre des stratégies discursives. D’une part, il semble clair selon l’orientation que nous donnons à ce travail que "les mots entrent dans des stratégies sociales [et] sont les indices et les armes de stratégies d'individuation [1]". De façon plus générale, nous pouvons considérer que
la structuration d'un acte de langage comporte deux espaces : [...] un espace de contraintes qui comprend les données minimales auxquelles il faut satisfaire pour que l'acte de langage soit valide, [...] un espace de stratégies qui correspond aux possibles choix que les sujets peuvent faire de la mise en scène de l'acte de langage [2].

Oswald Ducrot quant à lui souligne que tout acte de langage se déroule dans un "cadre juridique et psychologique imposé [3]". En d’autres termes, le locuteur zapatiste se trouve dans l’obligation d’inscrire son discours dans un espace de contraintes, défini en partie par les "lois du discours [4]". En contrepartie, il dispose ensuite d’un certain espace de liberté où il peut manœuvrer et moduler son discours. C’est cet espace de stratégies du discours zapatiste qu’il est question d’explorer dans ce travail.
Cependant, avant d’évoquer les grandes lignes du discours zapatiste en ayant pour objectif de mettre à jour les principales stratégies tant au niveau du contenu que de la forme du discours zapatiste (thématique et rhétorique), nous présentons brièvement le corpus zapatiste tel qu’il est actuellement disponible. Nous soulignerons ensuite l’importance de l’insurrection du 1er janvier en ce qu’elle permet aux zapatistes, et plus largement aux indigènes, de s’emparer d’un "pouvoir dire jamais acquis auparavant [5]". Enfin, nous nous consacrerons alors à mettre en lumière les principaux aspects du discours zapatiste.

Le corpus zapatiste

Le corpus zapatiste est vaste et hétérogène. Il s’étend maintenant sur plus de dix ans (du 1er janvier 1994, date de la lecture du 1er communiqué, "Primera declaración de la selva Lacandona", par le sous-commandant Marcos, au balcon de l’Hôtel de ville de San Cristóbal de las Casas", ville que l’EZLN venait de prendre pour quelques heures, jusqu’à aujourd’hui). La totalité du corpus zapatiste publié l’a été après le 1er janvier 1994. Mais quelques-uns des communiqués ont été écrits avant le début de l’insurrection. C’est le cas notamment de la "Declaración de la selva Lacandona", qui, lue le 1er janvier 1994, porte pour date, décembre 1993. C’est aussi le cas du récit, "Chiapas : el sureste en dos vientos, una tormenta y una profecía [6]", écrit en 1992 par le sous-commandant Marcos.
Dans notre cas, nous entendons par "discours zapatiste" tous les communiqués et articles émis par l’EZLN entre le 1er janvier 1994 et le mois de juillet 2005, date de publication de la "Sexta Declaración de la selva Lacandona", tels qu’ils sont référencés sur le site Internet de l’EZLN [7] (en ce qui concerne les communiqués émis de 1994 à 2001, ils ont aussi été publiés en cinq volumes par les éditions ERA (Mexico) sous le titre Documentos y Comunicados (I-V) [8] ; il s’agit à ce jour du travail d’édition le plus complet, mais ces communiqués ont aussi donné lieu à d’autres compilations).
Une caractéristique du corpus est qu’il y a deux types d’émetteurs : un émetteur "personnel", le sous-commandant Marcos et un émetteur institutionnel, le CCRI-CG. Mais la question de savoir qui sont réellement les auteurs est un peu plus difficile à trancher. Il semble sûr que les communiqués signés du sous-commandant Marcos sont écrits de sa main. En ce qui concerne ceux signés du CCRI-CG, la question se pose de savoir si l’auteur est le CCRI-CG ou le sous-commandant Marcos.
Ensuite, nous pouvons aussi relever le fait que ces textes sont explicitement dirigés à l’extérieur du groupe combattant [9]. En effet, les différents destinataires sont indiqués au début de chaque communiqué. On peut voir alors que le style s’adapte en fonction de l’émetteur (sous-commandant Marcos ou CCRI-CG) et surtout en fonction du destinataire. Selon que l’EZLN s’adresse aux ONG, aux organisations indigènes du Mexique, à la presse nationale et internationale, au président de la République du Mexique, des Etats-Unis, aux associations étudiantes, à la société civile, etc., le ton employé et les stratégies discursives mises en place seront différentes (ironie, parodie, métaphore, humour…).
Lorsqu’ils sont regroupés et publiés dans des ouvrages, les communiqués sont le plus souvent présentés chronologiquement et publiés sous le nom de sous-commandant Marcos ou de EZLN, mais ceux-ci ne sont que très rarement à l’origine de ces éditions. Ces ouvrages sont pour la plupart agrémentés et suivis de suppléments divers, écrit par des intellectuels sympathisants à la cause zapatiste : prologues de l’historien mexicain Antonio García de León [10], chroniques de l’écrivain mexicain Carlos Monsivaís [11] ou de Elena Poniatowska [12], sélection de la journaliste mexicaine Guiomar Rovira [13], ou des espagnols Angeles Maestro et Víctor Ríos [14]. Ce sont aussi ces mêmes personnes qui s’occupent de la coordination et de la préparation des éditions ainsi que, s’il y a lieu, de la sélection des communiqués. Les publications de communiqués, par divers éditeurs, couvrent la période 1994/2001, débutant par le premier communiqué interne à l’EZLN, les "lois révolutionnaires", portant la date de décembre 1993.
Moins formelles mais non moins intéressantes sont les publications, dirons-nous, plus littéraires et moins politiques, signées cette fois uniquement du sous-commandant Marcos, comme los Relatos del viejo Antonio [15] ou Don Durito de la selva Lacandona [16].
Pour l’un il s’agit, comme son titre l’indique, des récits et mythes, d’origines mayas, transmis à Marcos par el viejo Antonio, paysan indigène chiapanèque, qui a servi d’interprète et de guide à Marcos dans son long voyage à travers la culture maya.
L’autre, Don Durito de la forêt Lacandone, est l’histoire de Don Durito, scarabée "tour à tour détective, analyste politique, chevalier errant et épistolier [17]" et "ennemi acharné du néolibéralisme [18]" et duquel Marcos est le fidèle écuyer. Inspirés en partie de don Quichotte de la Manche, ces récits, déjà parus, au même titre que les récits du vieux Antonio avec certains communiqués, relatent les rencontres et les conversations de Marcos et de Durito à travers la selva lacandona ainsi que les péripéties qu’ils rencontrent.
En effet, à l’origine, la plupart des récits et chapitres composant ces ouvrages sont des communiqués [19]. On les retrouve donc dans les compilations des communiqués de l’EZLN signalées précédemment. En fait, il s’agit d’une sélection, faite parmi le flot des écrits zapatistes, des communiqués plutôt littéraires (contes, mythes, etc.) regroupés selon une thématique (récit mayas du Vieux Antonio, aventures de Don Durito, etc.…).
Enfin, on ne peut manquer d’évoquer le "roman à quatre main", écrit en collaboration et de façon épistolaire par le sous-commandant Marcos et Paco Ignacio Taibo II, un important romancier mexicain. Intitulé Muertos Incomodos (falta lo que falta) [20], ce roman policier a été publié dans le principal quotidien mexicain La Jornada, chapitre par chapitre. Expérience singulière, chacun découvrant chaque semaine dans le journal le chapitre écrit par l’autre, et devait poursuivre le récit [21]. En relation directe avec la situation mexicaine des trente dernières années, l’histoire évoque le périple d’un personnage à la recherche d’un meurtrier dans les hautes sphères du pouvoir mexicain. Le récit a ensuite été publié en entier par le groupe éditorial Planeta [22].
Tous ces écrits, excepté le roman à quatre mains, ont été publiés à l’origine comme communiqués de l’EZLN et font donc partie de notre corpus.


Prise de parole et Pouvoir symbolique
  • Introduction
L’insurrection zapatiste, de par son action, peut être comprise comme un phénomène social, politique mais aussi discursif. Mouvement armé, ses revendications s’inscrivent dans le champ politique (démocratie…) et social (travail, éducation, égalité…). Un mouvement politique pour durer doit faire appel à la symbolique politique. L. Sfez, qui s’est attaché à démontrer "l’importance de la symbolique politique [23]" souligne que celle-ci est "le principal instrument de cohésion, le plus efficace en longue période et le moins coûteux car il puise dans les ressources inépuisables de la mémoire des peuples [24]". Ainsi, le politique ne peut gérer la Cité et assurer sa relative cohésion que parce qu’il convoque la mémoire collective du peuple. De plus, selon lui,
le politique est affaire de symbolique. Enoncer les règles et les manifestations de la symbolique poli¬tique, c'est du même coup définir le champ du poli¬tique, ses frontières, ses variations. Car le politique est spécifiquement affaire de légitimité, c'est-à-dire de croyances et de mémoires validées, en d'autres termes de symboles [25].

Ainsi, dans l’optique de L. Sfez, nous nous sommes alors posé la question de la symbolique politique de l’EZLN. En effet, symbolique politique et discours sont inextricablement mêlés, et l’un a besoin de l’autre pour optimiser son impact et son acceptabilité sociale. Entre communication politique et symbolique, quels sont les éléments de la mémoire collective du peuple mexicain que l’EZLN convoque afin de renforcer sa légitimité auprès du peuple mexicain, ou en tout cas afin de renforcer l’adhésion des mexicains au mouvement en mobilisant l’imaginaire de ceux-ci.
Si la symbolique politique est particulièrement efficace c’est parce que
Il ne s'agit pas d'images qu'on pourrait façonner à loisir, livrer au public et répéter jusqu'à la vente d'un produit. Il s'agit d'anciennes mémoires sédimentées par le temps et que les théories politiques transportent dans leurs cales. Ces anciennes mémoires ne "prennent pas" aujourd'hui par des moyens magiques, mais parce qu'un événement les réactualise : des intérêts en conflit, des blessures ou une mort jouent alors un rôle de déclic ; encore faut-il que ces mémoires, images ou opérations de fusion soient incarnées par des énonciateurs crédibles qui ont su acquérir un capital symbolique suffisant dans la même direction. C'est à ces conditions que les pratiques symboliques politiques deviennent efficaces [26].

Dans notre cas, si l’EZLN a pu jouir d’un tel écho dans la société mexicaine, c’est bien parce qu’il convoquait "d’anciennes mémoires". Le soulèvement zapatiste a réactualisé des éléments de la mémoire collective mexicaine. Cependant, l’énonciateur se doit avant tout d’acquérir un capital symbolique et surtout le statut d’énonciateur dans le champ politique. En effet, le champ politique, fortement contrôlé ne permet pas à quiconque de prendre la parole et d’être entendu. Ainsi, pour l’optimisation de son discours, l’EZLN se doit d’une part de s’instaurer en tant qu’énonciateur légitime dans le champ politique mexicain. On voit la difficulté car nul ne peut s’auto-instaurer interlocuteur du gouvernement et représentant des peuples de la nation. C’est la prise de parole et l’acquisition d’un capital symbolique par lequel il s’instaure le porte-parole d’un groupe. Ensuite, il doit mobiliser symbolique politique et mémoire collective afin de rendre son discours efficace.

  • "No nos dejaron otro camino" ou le soulèvement comme prise de parole
Dans un communiqué adressé quelques jours après le soulèvement zapatiste du 1er janvier 1994 "aux organisations indigènes", l’EZLN affirmait
Nosotros tomamos las armas porque no nos dejaron otro camino. [...] fue necesario que hablara el fusil zapatista para que México escuchara la voz de los pobres chiapanecos ("A otras organizaciones indígenas", 20 janvier 1994).

Ce qui, le même jour, était répété sous une autre forme dans un autre communiqué adressé cette fois au peuple mexicain :
El EZLN nunca ha pretendido que su forma de lucha sea la única legitima. De hecho, para nosotros es la única que nos han dejado. [...] De hecho, nosotros nos organizamos así porque es la única forma que nos dejaron ("Sobre las demandas centrales y las formas de lucha", 20 janvier 1994).

A de nombreuses autres reprises, dans son discours, l’EZLN affirmera que, pour être entendu, le seul moyen que les insurgés aient trouvé était de prendre les armes. Ceci nous amène à nous pencher sur les contraintes qui pèsent sur le discours et qui "en limitent les pouvoirs, […] en maîtrisent les apparitions aléatoires, […] [et] font sélection parmi les sujets parlants [27]". Car "dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers, d'en maîtriser l'événement aléatoire, d'en esquiver la lourde, la redoutable matérialité [28]". Parmi ces contraintes, le statut de l’émetteur n’est pas l’une des moindres et c’est pourquoi, selon M. Foucault, le statut de l’émetteur peut être considéré comme un procédé d’exclusion, "qu’on songe à ceux qui se sont appropriés le discours économique ou politique [29]".
Ainsi, sous d’apparentes libertés, le discours se trouve contrôlé. Dans les travaux initiés par la publication de L’Archéologie du savoir, Michel Foucault s’attache à une réflexion sur le discours en évoquant son institutionnalisation, son rôle stratégique et son contrôle. Prise de parole et communication verbale sont régies par des lois, la communication verbale s’inscrivant "à l'intérieur de systèmes complexes de restriction [30]". Parmi ces "systèmes de restriction" Foucault évoque ce qu’il appelle les rituels et qui sont en fait des contraintes qui pèsent sur la production des discours. La prise de parole notamment est soumise à ce type de contraintes "rituelles" qu’il définit de la façon suivante :
le rituel définit la qualification que doivent posséder les individus qui parlent (et qui, dans le jeu d'un dialogue, de l'interrogation, de la récitation, doivent occuper telle position et formuler tel type d'énoncés); […] Les discours religieux, judiciaires, thérapeutiques, et pour une part aussi politique ne sont guère dissociables de cette mise en œuvre d'un rituel qui détermine pour les sujets parlants à la fois des propriétés singulières et des rôles convenus [31].

C’est pourquoi une même phrase prononcée par le président de la République, un ministre ou un quidam n’aura pas la même valeur et surtout en certains cas n’aura aucune valeur. A l’Assemblée Nationale par exemple, c’est le président de l’assemblée qui lorsqu’il prononce "la séance est ouverte" institue le début de la session. Qui d’autre prononcerait cette même phrase sans avoir le statut qui lui confère le pouvoir d’ouvrir la séance, n’aurait pas de "succès" dans son discours. Cela renvoie évidement à la pragmatique des actes de langage et aux verbes dits performatifs où le statut de l’émetteur est un élément nécessaire à la bonne réalisation de l’acte de langage :
Il existe, je crois, un troisième groupe de procédures qui permettent le contrôle des discours. […] il s'agit de déterminer les conditions de leur mise en jeu, d'imposer aux individus qui les tiennent un certain nombre de règles et ainsi de ne pas permettre à tout le monde d'avoir accès à eux. Raréfaction, cette fois, des sujets parlants; nul n'entrera dans l'ordre du discours s'il ne satisfait à certaines exigences ou s'il n'est, d'entrée de jeu, qualifié pour le faire. Plus précisément : toutes les régions du discours ne sont pas également ouvertes et pénétrables; certaines sont hautement défendues (différenciées et différenciantes) tandis que d'autres paraissent presque ouvertes à tous les vents et mises sans restriction préalable à la disposition de chaque sujet parlant [32].

Ceci s’applique à l’EZLN qui, en devenant une guérilla, s’est attribué un rôle de locuteur politique qu’il n’avait pas auparavant, et qu’il n’aurait jamais acquis sans cet événement fondateur : il a fait irruption dans le champ politique sans que, contrairement à l’habitude, la classe politique puisse en contrôler l’apparition. On comprend ainsi que sa parole n’aurait pas du tout le même pouvoir, ni la même légitimité si, le 1er janvier 1994, quelques milliers d’insurgés n’avaient pas pris quatre villes du Chiapas, affrontés l’armée fédérale mexicaine et déclarés la guerre au gouvernement mexicain. Si l’insurrection n’avait pas eu lieu, quelle légitimité aurait eu sa parole ? Le sous-commandant Marcos aurait-il été écouté de la même façon ? Et ses communiqués envoyés aux journaux auraient certainement finit dans la corbeille plutôt qu’annoncés en première page de La Jornada. On peut avancer qu’au Mexique, les Indigènes ne sont pas autorisés à produire un discours politique. La prise des armes par les zapatistes était donc pour eux la seule façon de s’instaurer comme énonciateur politique, déjouant ainsi la monopolisation du discours politique par une certaine classe d’énonciateurs.
Par leur insurrection, les zapatistes se sont appropriés la parole : cela est selon nous le plus grand acquis de l’insurrection : la prise de parole et le positionnement de l’EZLN sur l’échiquier politique mexicain et international de sorte qu’il soit dorénavant un interlocuteur politique. En effet, car dorénavant l’EZLN et le sous-commandant Marcos ont un statut qui leur permet de tenir un discours politique écouté. L’insurrection leur a donné accès au champ discursif du politique. Elle leur a permis d’acquérir le statut de producteur d’un discours entendu.

  • Pouvoir symbolique et symbolique politique
C’est pourquoi ce 1er janvier 1994 peut être considéré comme un "acte d’institution [33]". Par cet acte précis, l’EZLN fait écho à la formule "deviens ce que tu es", "formule qui sous-tend la magie performative de tous les actes d’institution [34]". D’un mouvement en gestation, elle passe à un mouvement armé d’opposition et interlocuteur politique. Le soulèvement a donc fonctionné comme un rite d’institution, un rite de passage au statut d’énonciateur politique. N’ayant pas d’autorité pour utiliser la parole politique qui, nous l’avons dit, est fortement contrôlée, ne pouvant se soumettre aux rites d’institutions de la classe politique technocratique car "l’autonomisation du champ de production politique s’accompagne sans doute d’une élévation du droit d’entré dans le champ [35]", les indigènes chiapanèques n’avaient d’autre solution que de s’instituer à travers un acte violent [36].
En d’autres termes :
Parmi les censures les plus efficaces et les mieux cachées, il y a toutes celles qui consistent à exclure certains agents de la communication en les excluant des groupes qui parlent ou des places d'où l'on parle avec autorité […] et qui mettent certains individus hors d'état de parler (par exemple les femmes) ou les obligent à conquérir de vive force leur droit à la parole.

Bourdieu souligne la particularité du champ et de la parole politique :
le poids des mots dépend de celui qui les énonce et de la façon dont ils sont formulés [38].

Partant, le pouvoir de toute parole dépend aussi de la reconnaissance dont le récepteur investit le locuteur. C’est donc par le capital symbolique mobilisé, puis accumulé, par l’EZLN dès le premier jour de son insurrection (en évoquant Emiliano Zapata, par l’habile utilisation des symboles et de l’histoire nationale, etc.) que sa parole a pu prendre de l’importance au Mexique et acquérir un pouvoir. Et c’est notamment à travers la mobilisation de la mémoire collective et de l’imaginaire des récepteurs par l’utilisation de la symbolique politique que l’EZLN se construit ce capital symbolique. La première image que convoque l’EZLN est celle de E. Zapata. En effet, deux chercheurs mexicains, dans un article publié dans la revue Chiapas, soulignent bien que
Marcos sorprendió a todos cuando hizo su aparición a caballo, el pecho cruzado de cananas. Para los mexicanos, no sólo fue sorpresa, sino despertar y rescate de una memoria colectiva arrinconada, entumecida por el neoliberalismo, a punto de caer en el olvido. La imagen de Marcos evocó inmediatamente otra imagen lejana: la de Emiliano Zapata a caballo, vestido de charro, ancho sombrero y el pecho cruzado de cananas: foto inolvidable que sirvió de modelo a los cineastas mexicanos, pasó a ser el arquetipo del buen revolucionario. De la identidad individual de Marcos, oculta tras el pasamontañas, sólo quedaba la identidad simbólica de un héroe guerrillero agrarista. Esta reaparición sorpresiva de un pasado remoto fue más elocuente que todos los discursos. Resurgía la figura emblemática del defensor del pueblo campesino que murió por sus ideales.
Los herederos de Zapata evocan visualmente esta gloriosa ascendencia cuando se presentan a caballo el pecho cruzado de cananas [39].

L. Sfez insiste sur le fait que les images "renvoient à des actions, effectivement conduites où ces images ont joué un rôle de mobilisation ou de récupération. Il est donc vain de séparer images et action. [….] La symbolique politique en somme est un tout indissociable d'images et d'actions; une dynamique à deux pôles, un pôle imagier, un pôle opérationnel [40]". En d’autres termes, l’image convoquée par le locuteur politique doit renvoyer à une action passée qui fait sens pour le récepteur. C’est pourquoi l’image de Zapata est particulièrement importante pour l’EZLN en ce qu’elle renvoie à une action mythique de l’histoire mexicaine : la lutte contre la dictature porfiriste, la lutte pour la terre, la Révolution Mexicaine. Ainsi, l’EZLN convoque des actions qui sont perçues favorablement par le peuple mexicain. Ce qui a pour but de maximiser l’acceptabilité du mouvement et la sympathie du peuple envers lui. De plus, par analogie, l’action convoquée peut être associée au locuteur qui mobilise l’imaginaire historique par l’utilisation de la symbolique. Dans notre cas, l’action de Zapata est associée à celle des zapatistes du Chiapas grâce à la symbolique. Si E. Zapata luttait contre la dictature porfiriste, l’EZLN lutte contre la dictature, saliniste cette fois-ci. Remarquons tout de même que l’EZLN lui-même dans ses discours relie clairement ses deux événements, associant Salinas à Porfirio Diaz, et le régime du PRI à une dictature [41].

Selon nous, le soulèvement du 1er janvier peut être considéré comme "une action inaugurale, accomplie en situation de crise, dans le vide et le silence laissés par les institutions et les appareils [42]". C’est par une telle action que, selon Pierre Bourdieu, se construit le "capital personnel que l'on peut appeler héroïque ou prophétique", qui renvoie à ce que Max Weber appelle "charisme". Le sous-commandant Marcos, et l’EZLN, peuvent être considérés dans le champ politique et social comme des "leaders charismatiques" et ceci grâce au soulèvement du 1er janvier par lequel ils ont pu accéder au champ politique et surtout à la parole politique. Considérant cela, rappeler fréquemment cet acte fondateur du 1er janvier 1994 [45], cette action inaugurale et héroïque, n’est-ce pas rappeler la légitimité de l’acteur politique "EZLN", le capital politique dont celui-ci jouit du fait de son insurrection.
D’autre part, la parole zapatiste est transmise par le porte-parole, le sous-commandant Marcos, qui lui aussi "concentre le capital symbolique accumulé par le groupe qui l'a mandaté et dont il est le fondé de pouvoir [46]". C’est pourquoi, le soulèvement du 1er janvier, en lui-même tant que par sa mise en scène, était particulièrement important pour le poids futur des paroles de l’EZLN. Car si, le champ politique étant particulièrement cadenassé et les populations indigènes ayant de toute façon l’impossibilité d’y accéder, la seule possibilité pour prendre la parole et être entendu était de s’instituer en force politique par un soulèvement armé, le rôle du capital symbolique déterminera l’impact et le crédit apporté à cette parole. Ce capital symbolique doit être mobilisé dès le premier jour mais aussi tout au long de l’action du groupe ainsi institué.
La première prise de parole, cet acte d’institution, construit le socle du capital symbolique. L’énonciateur ayant maintenant un capital symbolique, sa parole acquiert partant un pouvoir qu’elle n’aurait pas si l’énonciateur collectif n’avait à son actif les actions menées. Celles-ci entretiennent le capital symbolique car tout capital symbolique qui n’est pas entretenu finit par s’épuiser. Ainsi, dans la suite de la théorie néo-kantienne conférant au langage une efficacité symbolique de construction de la réalité, l’EZLN par sa parole, comme tout discours en particulier idéologique, va donc structurer "la perception que les agents sociaux ont du monde social [47]" contribuant "à faire la structure de ce monde et d'autant plus profondément qu'elle est plus largement reconnue, c'est-à-dire autorisée [48]". C’est pourquoi plus une parole est légitime, plus grand sera son pouvoir de façonner la réalité. On comprend alors les luttes partisanes des politiques pour asseoir leur légitimité dans la sphère sociale et donner ainsi à leur discours un pouvoir de prophétie autocréatrice. De nombreux chercheurs ayant travaillé sur le discours et plus particulièrement sur la parole présidentielle ont montré qu’il suffisait au président, de par son statut, d’énoncer pour que ce qu’il dit soit considéré comme accompli. Bourdieu, pour sa part, souligne la force du "pouvoir de nommer et de faire le monde en le nommant [49]". Cette compétence discursive est utilisée par l’EZLN qui, dès son apparition dans le champ politique et social mexicain, s’auto-dénomme "armée", "zapatiste", "de libération" et "nationale". Chacun de ces mots a un poids et un pouvoir auto-créateur. C’est l’"acte de baptême [50]" évoqué par G. Petit et qui permet d’instaurer une "relation référentielle durable [51]". Chaque dénomination, et encore plus une autodénomination, a un sens et revêt une importance. Par cette autodénomination, l’EZLN, alors inconnu du peuple mexicain, s’intronise successeur de Zapata, faisant par la symbolique politique appel à la mémoire collective mexicaine et se donnant une légitimité. C’est ainsi que par sa dénomination l’EZLN convoque dès son apparition tout un ensemble de discours et d’actions. La lutte symbolique et discursive existe belle et bien, et le pouvoir de nommer, nous l’avons dit, façonne la réalité sociale. Preuve de cette lutte discursive, l’entêtement du gouvernement mexicain, dans les premiers temps de conflit, à ne jamais désigner l’EZLN par "Ejército Zapatista de Liberación Nacional", mais à l’appeler "grupos de campesinos armados [52]". En lui refusant cette dénomination, le gouvernement exerce une violence symbolique, il refuse en quelque sorte l’EZLN pour ce qu’il prétend être. Car
faire l'objet d'une adresse, ce n'est pas simplement être reconnu pour ce que l'on est déjà, c'est aussi se voir conférer le terme même par lequel la reconnaissance de l'existence devient possible. On ne commence à "exister" qu'en vertu de cette dépendance fondamentale à l'égard de l'adresse de l'Autre. […] Ainsi, la question du caractère menaçant du langage parait liée à la dépendance originelle de tout être parlant à l'égard de l'adresse constitutive ou interpellative de l'Autre [53].

Gerardo Cham a montré l’importance d’un tel refus [54] :
dentro del contexto informativo en que se generaron las noticias, esta negación ha tenido consecuencias importantes, pues en el conflicto de Chiapas ha sido notable la importancia que ha tenido, principalmente para el gobierno de México, deslegitimizar a los zapatistas como ejército; sobre todo durante los primeros días, ya que de ese modo podía ganar posiciones estratégicas de poder en el proceso de las negociaciones. No es lo mismo, para un gobierno, aparecer ante la opinión pública como un Estado enfrentado contra un grupo de campesinos armados, que contra un ejército organizado [55].

En effet, en reprenant à leur compte l’autodénomination des zapatistes, c’était déjà d’une certaine façon leur donner du crédit. Pour les discréditer, mieux valait les appeler "terroristes", "professionnels de la violence" ou "manipulateurs". Bourdieu évoque bien
la contribution que la lutte des classements, dimension de toute lutte des classes, apporte à la constitution des classes, classes d’âge, classes sexuelles ou classes sociales, mais aussi clans, tribus, ethnies ou nations [56].

Le gouvernement par la dénomination qu’il choisit d’attribuer aux zapatistes les classe dans une catégorie (terroriste, violent) et non pas dans celle que les zapatistes ont choisie (libérateur, nation, zapatiste). Il leur refuse le statut d’armée et la filiation avec E. Zapata. En d’autre termes, appeler le mouvement rebelle du Chiapas par "EZLN", c’était pour le gouvernement se laisser déposséder de l’héritage révolutionnaire de 1910 qu’il monopolise depuis maintenant 70 ans, pour se légitimer [57], par l’intermédiaire du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), parti-Etat au pouvoir depuis 1929 [58]. Mis à part le conflit armé et idéologique, l’irruption de l’EZLN a aussi constitué dès les premiers jours une bataille symbolique entre le gouvernement et l’EZLN pour la récupération de l’héritage révolutionnaire, symbolique politique à fort potentiel mobilisateur et unificateur. Par l’utilisation de ce syntagme le gouvernement essaie de modeler la réalité et la représentation qu’en a l’instance citoyenne :
les grands rituels collectifs de nomination […] enferment une certaine prétention à l'autorité symbolique comme pouvoir socialement reconnu d'imposer une certaine vision du monde social, c'est-à-dire des divisions du monde social [59].

Il essaie de destituer l’EZLN de l’héritage révolutionnaire que celui-ci revendique :
la nomination, appartient à la classe des actes d'institution et de destitution plus ou moins fondés socialement, par lesquels un individu, agissant en son propre nom ou au nom d'un groupe plus ou moins important numériquement et socialement, signifie à quelqu'un qu'il a telle ou telle propriété, lui signifiant du même coup d'avoir à se com-porter en conformité avec l'essence sociale qui lui est ainsi assignée [60].

Ainsi, le gouvernement "signifie" à l’EZLN, et à la population mexicaine, qu’ils ne sont qu’un "groupe de paysans", une poignée d’agitateurs bien loin de constituer une "armée". Il s’agissait par là de refuser l’existence sociale et politique que l’EZLN voulait se donner. Enlever à quelqu’un son nom, c’est lui ôter une partie de soi. Ici, c’est refuser à l’EZLN son statut de "zapatiste", son statut d’"armée" et son statut "national".
"Recevoir un nom, c’est aussi recevoir la possibilité d’exister socialement […] On ne commence à "exister" qu’en vertu de cette dépendance fondamentale à l’égard de l’adresse de l’Autre [61]". On comprend mieux l’intérêt du gouvernement mexicain à refuser l’appellation tant d’"armée" que de "zapatiste" à EZLN, on comprend mieux aussi l’intérêt du mouvement chiapanèque à se faire appeler "zapatiste". A travers ce simple exemple, on ne peut qu’être d’accord avec T. Morrison quand elle parle du langage comme "une puissance d’agir — un acte et ses conséquences [62]".

  • Conclusion
La lutte discursive entre gouvernement mexicain et EZLN "est sans doute la forme par excellence de la lutte symbolique pour la conservation ou la transformation du monde social par la conservation ou la transformation de la vision et des principes de division de ce monde [63]". On comprend que sans l’éclat de l’insurrection zapatiste, sans la symbolique politique mobilisé dès le début par l’EZLN en invoquant tant Zapata, la Nation mexicaine, à travers l’Indépendance, le drapeau mexicain que l’identité "millénaire" du peuple indigène, la parole de Marcos, porte-parole de l’EZLN, n’aurait pas tant de poids ; en tout cas en tant que parole politique ayant un force et une capacité mobilisatrice.
Force est de constater que l’insurrection armée du Chiapas a réactivée la symbolique politique de la Révolution mexicaine et de E. Zapata. S’il ne s’était pas levé en armes, le groupe constituant l’EZLN aurait-il pu convoquer cette symbolique politique ? A contrario, s’il ne s’était pas appelé "Armée zapatiste" aurait-il alors eu le même capital de sympathie ? Et s’ils ne s’étaient pas soulevés, les insurgés auraient-ils été entendus ? Ce sont ces questions que nous avons posées et auxquelles nous avons tâché de répondre. Celles-ci ne peuvent être mises de côté car elles nous éclairent sur les conditions d’existence du discours zapatiste. En effet, tous les éléments évoqués participent des conditions de production du discours zapatiste mais surtout de ses conditions d’existence en tant que discours politique mobilisateur.


Les stratégies du discours zapatiste
  • Introduction
Le 1er janvier 1994, l’EZLN, par son soulèvement, prenait la parole au Mexique. De l’avis de tous, depuis ce jour et jusqu’à aujourd’hui, l’EZLN s’est démarqué par
el manejo de los medios de comunicación, la profusión de comunicados y el diálogo epistolar [64].

Dans un discours, on peut identifier une triple dimension, "triple dimension correspondant elle-même à une triple localisation de l’idéologie [65]".
La première dimension qui vient à l’esprit est bien sûr la dimension thématique du discours. En effet, le discours a notamment pour fonction de représenter le réel, de le modeler, de le décrire.
La deuxième dimension à prendre en compte est l’aspect formel, la structuration interne du discours : c’est la dimension rhétorique du discours.
Enfin, la dernière dimension à prendre en compte est la mise en scène du discours. En effet, "la composante thématique, épaulée du code interne, est aussi habillée d'une mise en scène qui la précède, voire l'occulte, accrochant l'attention, jouant sur le registre émotionnel. Thématisé et codé, le discours est aussi théâtralisé : la personnalité de son émetteur importe donc, même quand il se donne comme transparent…[66]".
Ces dimensions du discours sont à rapprocher des catégories définies, dans une autre perspective, par Constantin Salavastru qui souligne que "le discours politique - comme toute discursivité performative d’ailleurs - doit répondre à trois catégories d’exigences : exigences de la rationalité, exigences de la problématicité, exigences de l’expressivité [67]". Ceci le conduit à proposer un "modèle triadique d'analyse de la performance du discours politique, modèle qui part de l’assomption que le discours politique performant est une intégralité de trois dimensions : rationalité, problématicité et expressivité [68]". "L’ordre problématique" qui "a en vue les contenus de pensée qui sont véhiculés par l'intermédiaire du discours politique [69]" correspondrait alors à la dimension thématique du discours. "L’ordre expressif" serait à rapprocher de la dimension rhétorique du discours car l’auteur le défini comme "le style du discours politique, son vêtement rhétorique [70]". Enfin, "l’ordre rationnel de la construction du discours politique renvoie aux formes de raisonnement que nous utilisons pour convaincre l’interlocuteur des bénéfices de nos propositions [71]". Il s’agit là de la dimension argumentative du discours que l’auteur situe dans la lignée des travaux sur l’argumentation. "L’ordre rationnel" du discours apparaît plus difficile à situer par rapport aux trois dimensions proposées par Lehingue, cependant celui-ci semble recouper la dimension rhétorique.
Dimension thématique, dimension rhétorique et dimension théâtrale, correspondant au contenu, à la forme et à la mise en scène du discours seront les trois aspects que nous prendrons en compte dans cette première approche du discours zapatiste.

  • Le dit : thématiques du discours zapatiste
    • Introduction
Le corpus zapatiste étant très vaste, de nombreuses thématiques sont abordées. Certains communiqués, plus conjoncturels, évoquent telle agression de l’armée fédérale, s’insurgent contre une arrestation ou annonce un événement particulier. D’autres, plus proches de l’essai, s’attachent à construire la pensée zapatiste, abordant alors la conception de la lutte politique, le domaine économique, l’autonomie régionale, etc. C’est ainsi que, d’un communiqué à l’autre, s’est construite la pensée zapatiste.

    • Politique et pouvoir : "mandar obedeciendo"
Parmi les revendications principales de l’EZLN figure en bonne place la demande de rénovation politique. Par exemple, la dénonciation de la "dictature saliniste" figurait dès le premier communiqué :
pedimos a los otros Poderes de la Nación se aboquen a restaurar la legalidad y la estabilidad de la Nación deponiendo al dictador […] permitiendo a los pueblos liberados elegir, libre y democráticamente, a sus propias autoridades administrativas ("Primera Declaración de la Selva Lacandona", 01 janvier 1994).

D’autre part, tout au long des prises de paroles de l’EZLN qui suivront celle-ci se dessinera une "nouvelle culture politique [72]", particulièrement surprenante pour un mouvement armé, notamment par la forte volonté de "dépassement de la lutte armée de guérilla [73]", remettant ainsi en question la tradition révolutionnaire.
Enfin, de façon plus large, dans le discours zapatiste s’est fait jour une critique d’une démocratie qui n’est qu’apparente.
C’est ce mélange de lutte armée et de conception politique démocratique très marquée qui a amené de nombreux commentateurs à parler des zapatistes comme de "réformistes armés [74]" ou de "révolutionnaires démocrates [75]".
Cependant, l’action politique de l’EZLN a d’abord été une action armée. En effet, selon Marcos, à l’origine, l’EZLN, formée en 1983 dans la jungle Lacandone, était animée par une idéologie marxiste-léniniste qui avait pour objectif la prise du pouvoir et la dictature du prolétariat [76]. Il affirme aussi que cette idéologie politique a évoluée au contact des communautés indigènes donnant alors naissance à ce qu’aujourd’hui nous connaissons comme le "néozapatisme", même si certains détracteurs, les taxant d’opportunisme, considèrent le discours zapatiste comme "une création improvisée à partir de janvier 1994 sous la pression des événements pour faire contre mauvaise fortune bon cœur face à l’échec de la stratégie militaire initiale [77]". Ainsi, c’est la rencontre entre un groupe guévariste et des communautés indigènes qui va donner naissance à ce singulier mouvement qu’est l’EZLN. Cependant, si l’idéologie marxiste-léniniste de l’EZLN s’est très tôt trouvé influencée par la tradition des communautés indigènes, ce n’est vraiment qu’à partir du soulèvement de 1994 que l’accent s’est déplacé de la lutte armé à la lutte politique. En effet, dès le mois de janvier, c'est-à-dire quelques jours après le soulèvement, l’EZLN, constatant la situation du pays et la mobilisation de la société civile, soulignait :
Nuestra forma de lucha no es la única, tal vez para muchos ni siquiera sea la adecuada ("Sobre las demandas centrales y las formas de lucha", 20 janvier 1994).

Ajoutant ensuite qu’elle "n’a jamais prétendu que la forme de sa lutte était la seule légitime" (ibid., 20 janvier 1994). D’ailleurs, au même moment, apparaît dans le discours zapatiste un acteur politique qui deviendra vite cher aux yeux de l’EZLN : la société civile.
Nosotros pensamos que el cambio revolucionario en México no será producto de la acción en un sólo sentido. Es decir, no será, en sentido estricto, una revolución armada o una revolución pacífica. Será, primordialmente, una revolución que resulte de la lucha en variados frentes sociales, con muchos métodos, bajo diferentes formas sociales, con grados diversos de compromiso y participación. Y su resultado será, no el de un partido, organización o alianza de organizaciones triunfante con su propuesta social específica, sino una suerte de espacio democrático de resolución de la confrontación entre diversas propuestas políticas.
[…] El proceso de diálogo para la paz viene de una determinante fundamental, no de la voluntad política del gobierno federal, no de nuestra supuesta fuerza político-militar (que para la mayoría sigue siendo un misterio), sino de la acción firme de lo que llaman la sociedad civil mexicana. De esta misma acción de la sociedad civil mexicana, y no de la voluntad del gobierno o de la fuerza de nuestros fusiles, saldrá la posibilidad real de un cambio democrático en México ("Carta de Marcos sobre su posición en el EZLN y sobre las demandas y formas de lucha de éste", 20 janvier 1994).

Cet extrait résume bien l’image qu’a l’EZLN de la lutte politique. Ainsi, dès les premiers jours du conflit, on retrouve déjà ce qui fait l’essence de la vision politique de l’EZLN : "la relativisation du rôle de l’organisation politico-militaire, l’appel à la convergence de la société civile dans la diversité de ses organisations et de ses méthodes, et surtout l’idée d’ouvrir, notamment grâce au soulèvement armé, un espace démocratique [78]".
En d’autres termes, à travers le discours de l’EZLN, dont nous n’avons donné ici qu’un fragment représentatif de cette thématique, se retrouvent d’une part les deux éléments constitutifs de l’action politique telle que la conçoit l’EZLN, la lutte armée et la lutte politique, et d’autre part, l’évolution très rapide qui donnera la priorité de l’une sur l’autre, autrement dit le choix de l’EZLN d’abandonner l’usage des armes en privilégiant le dialogue et la participation à "la lutte politique civile du pays" (1er janvier 1996, "Cuarta Declaración de la Selva Lacandona").
D’ailleurs, cette évolution, de laquelle résulte notamment la particularité de l’EZLN par rapport aux autres guérillas latino-américaines, se lit aussi à travers le lexique politique de l’EZLN qui, selon nous, renouvelle en quelque sorte les catégories politiques traditionnelles : dans le discours zapatiste, la "société civile" a remplacé le "peuple", le "néolibéralisme" a remplacé "le capitalisme". Ces catégories sont alors une nouveauté pour les mouvements révolutionnaires latino-américains. Dans ce sens, la catégorie de "rébellion" ("rebeldía") que l’EZLN va progressivement mettre en place va permettre au zapatisme d’articuler une série de demandes d’autres groupes contestataires (altermondialistes, etc.). De cette façon, à travers toute la production discursive de l’EZLN on pourra voir un fort clivage entre un "nous" et un "eux". Le "nous" qui regroupe tous ceux que entrent dans la catégorie de la "rébellion" (et non pas les "révolutionnaires") s’oppose au "eux", représentant le gouvernement mexicain et plus généralement le néolibéralisme. C’est cette même opposition que l’on retrouve dans les deux termes "humanité" et "néolibéralisme". L’"Humanité" est aussi une catégorie que l’EZLN a mise en place. C’est dans la "Tercera declaración de la selva Lacandona", un an après le soulèvement et devant les tentatives de cooptation gouvernementale, que va apparaître dans les écrits de l’EZLN le mot "rébellion" ("rebeldía") pour qualifier l’insurrection. Il est intéressant de voir cette requalification effectuée par l’EZLN et tous les enjeux qui se trouvent regroupés derrière un mot. En effet, dès 1996, "rébellion", dans le discours zapatiste, va servir de point de convergence où se rencontreront les différentes luttes (féministes, anti-racistes, etc.). L’intérêt de cette catégorie de "rébellion" est sa capacité englobante. En effet, il semblerait qu’alors que l’insurrection serait une pratique collective et armée, la "rébellion" puisse être une pratique individuelle, que l’on peut mettre en œuvre à tous les niveaux.

Cette conception de la lutte politique, surprenante pour un mouvement de guérilla, l’EZLN en a parfaitement conscience. Ainsi, Marcos demandera dans un communiqué de février 1995 :
¿Qué otra guerrilla ha apelado, no al proletariado como vanguardia histórica, sino a la sociedad civil que lucha por la democracia? ¿Qué otra guerrilla se ha hecho a un lado para no interferir en un proceso electoral? ¿Qué otra guerrilla ha convocado a un movimiento nacional democrático, civil y pacífico, para que haga inútil el recurso de la vía armada? ¿Qué otra guerrilla pregunta a sus bases de apoyo lo que debe hacer antes de hacerlo? ¿Qué otra guerrilla ha luchado por lograr un espacio democrático y no por el poder? ¿Qué otra guerrilla ha recurrido más a las palabras que a las balas? ("A pesar de todo y de todos, las montañas del sureste mexicano seguirá siendo territorio rebelde en contra del mal gobierno", 20 février 1995).

Certaines lignes de forces semblent traverser le discours de l’EZLN sur le politique. En ce qui concerne, la lutte révolutionnaire, il est vrai que l’une des innovations du zapatisme est le refus de se considérer comme une avant-garde. A plusieurs reprises, dans divers communiqués, le sous-commandant Marcos réitère cette idée. Le fait est qu’en refusant cette "extériorité entre le peuple et ses guides", l’EZLN a favorisé l’émergence d’une "nouvelle réalité hybride [80]".
L’autre ligne de force de la conception politique zapatiste que l’on retrouve dans le discours de l’EZLN est, nous l’avons dit, la relativisation de la lutte armée et son articulation avec des luttes proprement politique. En effet, comme nous l’avons souligné au début de cette partie, l’EZLN ne tarde pas à effectuer ce changement de perspective. Notons aussi que dans ce passage du combat politico-militaire à une lutte beaucoup plus politique que militaire comme l’est actuellement l’action de l’EZLN, l’accent a été mis à plusieurs reprises sur la supériorité de l’instance civile. En novembre 1995, l’EZLN soulignait :
Nous avons recouru à l'argument des armes […] et, avec elles, à l'argument de la force. Le fait que les armes soient peu nombreuses ou vieilles et qu'elles aient peu servi ne change que peu ou rien à cette situation. Le fait est que nous étions, que nous sommes disposés à les utiliser. Nous sommes prêts à mourir pour nos idées, c'est vrai. Mais nous sommes aussi prêts à tuer. Pour cela, d'une armée, même révolutionnaire, héroïque, etc., ne peut pas naître une nouvelle morale politique (novembre 1995).

Enfin, un autre aspect de cette vision du politique, et pas des moindres, peut se noter dans le refus, par l’EZLN, de la prise du pouvoir : à de nombreuses reprises en effet, l’EZLN insiste sur ce principe, à tel point que certains y voient le "point nodal de la nouvelle culture politique que les zapatistes entendent partager [81]".
il ne s'agit pas de prendre le pouvoir, mais de révolutionner sa relation avec ceux qui l'exercent et avec ceux qui le subissent (mai 1996).

Ceci n’a pas manqué d’étonner nombre de commentateurs tant il est vrai que la prise du pouvoir central est très souvent l’objectif premier des mouvements rebelles ou révolutionnaires, et rares sont ceux qui ont résisté à cette tentation. D’autre part, même si l’EZLN, à partir de son soulèvement, ne s’est jamais présenté sous quelque étiquette politique que ce soit excepté d’être zapatiste et démocratique, la plupart des mouvements révolutionnaires latino-américains s’inscrivent dans une tradition léniniste et guévariste et prônent la prise du pouvoir par les armes. Notons aussi que ce refus du pouvoir par les zapatistes, même si jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont jamais été en mesure de le conquérir, n’y est certainement pas pour rien dans l’image positive dont ils jouissent auprès de l’opinion publique nationale et internationale.
Mais si l’EZLN refuse la prise du pouvoir, pourquoi s’être insurgé ? On peut en effet se poser la question. Il semblerait que l’on puisse considérer deux cas de figures. Lorsque que le pouvoir est dictatorial, totalitaire ou illégitime, lorsque les citoyens n’ont plus ou pas les moyens de se faire entendre, l’EZLN, ou les citoyens, ont alors le devoir de contester ce pouvoir. C’est ce qu’a fait l’EZLN le 1er janvier 1994. L’EZLN considère en effet le pouvoir mexicain comme fortement corrompu et le gouvernement de Salinas, venu au pouvoir par les élections, fortement controversées et généralement considérées par les observateurs comme frauduleuses, de 1988, comme illégitime. D’autre part il considère aussi qu’une grande partie de la population, les indigènes, sont oubliés par l’Etat. Ce constat fait, l’EZLN s’appuie alors sur la Constitution pour justifier son soulèvement :
Para evitarlo y como nuestra última esperanza, después de haber intentado todo por poner en práctica la legalidad basada en nuestra Carta Magna, recurrimos a ella, nuestra Constitución, para aplicar el Artículo 39 Constitucional que a la letra dice :
"La soberanía nacional reside esencial y originariamente en el pueblo. Todo el poder público dimana del pueblo y se instituye para beneficio de éste. El pueblo tiene, en todo tiempo, el inalienable derecho de alterar o modificar la forma de su gobierno" ("Declaración de la selva Lacandona", 1er janvier 1994).

Au contraire, dans une situation démocratique, l’EZLN s’attribue le rôle, non armé évidemment, de veiller à ce que les dirigeants commandent en obéissant c'est-à-dire qu’ils appliquent ce que le peuple demande. Car, si l’EZLN n’a pas pour objectif la prise du pouvoir, il considère cependant comme nécessaire l’existence d’un pouvoir, de partis politiques, d’élections, et s’il s’interdit d’intervenir directement, il considère qu’il doit veiller à ce que les dirigeants, écoutant la société, soient en réalité des "appliquants". C’est ce que, conformément aux règles de la communication politique et à la stratégie rhétorique mise en place, il a résumé dans la formule, désormais célèbre, du "mandar obedeciendo".
C’est ce même principe que l’on retrouve lors de la création du FZLN. En effet, à un certain moment de sa lutte politique, l’EZLN a ressenti le besoin de se transformer en une force politique civile. Pour cela, il a consulté les partisans et militants zapatistes qui ont, pour une grande majorité d’entre eux, approuvés cette transformation. Certains commentateurs croyaient voir là la transformation de l’EZLN en un parti politique. Mais les zapatistes n’ont pas tardé à souligner que l’EZLN resterait formé pour veiller, et c’est là un des aspects fondamentaux de la conception politique zapatiste, car il sait que :
En concreto, el pedido de "deponer las armas" es el que más suspicacias provoca. La lección histórica nacional y latinoamericana es que quien entrega sus armas confiando en el "olvido" de quien lo persigue termina sus días acribillado en cualquier lugar por las armas de cualquier escuadrón de la muerte de cualquier fracción política o gobernante. ¿Por qué habríamos de pensar nosotros que no ocurrirá así aquí en nuestro país? ("Carta de Marcos sobre su posición en el EZLN y sobre las demandas y formas de lucha de éste", 20 janvier 1994).

Le Frente Zapatista de Liberación Nacional (FZLN) a donc été créé comme une force politique civile pour compléter la lutte politique de l’EZLN. Et c’est ce même refus de la prise du pouvoir prôné par l’EZLN qui est assumé par le FZLN, dont les membres doivent renoncer à briguer une élection. Lors de sa création, il est affirmé que le FZLN est
Una fuerza política que no aspire a la toma del poder. Una fuerza que no sea un partido político. Una fuerza política que pueda organizar las demandas y propuestas de los ciudadanos […]. Una fuerza política que no luche por la toma del poder político sino por la democracia de que el que mande, mande obedeciendo ("Cuarta declaración de la selva Lacandona", 1er janvier 1996).

Enfin, soulignons qu’à coté de cela, on ne peut nier l’intérêt que prend l’EZLN, en s’inspirant essentiellement des traditions communautaires indigènes, à la théorisation et la mise en pratique de nouvelle structures de pouvoir politique. Celles-ci, fortement centrées autours de l’autonomie indigène, ont notamment vues le jour dans les "caracoles", et les "municipios autónomos [82]".
En conclusion, il est vrai qu’on ne saurait définir clairement le projet politique zapatiste qui parfois et sous certains aspects peut apparaître flou ou contradictoire, cependant, il est incontestable que les éléments précédemment évoqués constituent les orientations principales de la conception du politique et du pouvoir telle que celle-ci se donne à voir dans les écrits zapatiste : "une organisation politique non électorale, [qui s’efforce] d'organiser la société de manière à avoir la force suffisante pour exercer un contrôle sur le pouvoir et exiger la satisfaction de ses demandes [83]".
En écho à ce refus de prendre le pouvoir, on peut évoquer la réflexion de Marcos sur la globalisation. Celle-ci, qui apparaît clairement, notamment en 1997 dans les pages du Monde diplomatique [84], s’articule autour de l’argument selon lequel, du fait de la mondialisation économique, le lieu du pouvoir est désormais vide car le pouvoir aujourd’hui n’est plus politique mais économique.
Cependant, si cet argument est clairement théorisé à cette époque, cela fait déjà plusieurs années que le discours zapatiste évoque le néolibéralisme. Cette thématique, de même que la conception du politique, peut se retrouver une fois de plus dans une formule : "la lucha por la humanidad y contra el liberalismo".

    • La vision du monde : "por la humanidad y contra el neoliberalismo"
Le 1er janvier 1996, les zapatistes annoncent l’organisation d’une Rencontre Intercontinentale pour l’Humanité et contre le Néolibéralisme [85] qui doit se tenir au Chiapas, dans le village de La Realidad, quelques mois plus tard. Par cet événement, et par cette formule, les zapatistes mettaient au centre de leurs préoccupations la lutte contre la mondialisation néolibérale. La relation entre les deux éléments composant la formule, "humanité" et "néolibéralisme", est intéressante "car revendiquer la lutte pour l’humanité n’a de sens que si l’on nomme en même temps l’adversaire qui fait obstacle à cette lutte et la rend nécessaire, […] et à l’inverse, il serait risqué d’appeler à la lutte contre la globalisation néolibérale sans préciser au nom de qui et de quelles valeurs celle-ci doit être menée [86]". Ainsi, dans son discours, l’EZLN rappelle à maintes reprises ne pas lutter contre le néolibéralisme dans une perspective de repli identitaire, mais, bien au contraire, avec un souci d’affirmer un idéal d’une humanité égalitaire et plurielle.
La thématique du néolibéralisme n’a pas occupé d’emblée un place centrale dans le discours zapatiste. Elle n’était même pas du tout mentionnée au début du soulèvement. Cependant, elle n’a pas tardé à apparaître d’abord brièvement, puis de façon beaucoup plus fréquente [87].
La première mention du néolibéralisme se trouve, semble-t-il, dans un communiqué du 10 avril 1994, avec l’apparition de Don Durito de la Lacandone, personnage littéraire créé par Marcos, scarabée étudiant le "néolibéralisme et sa stratégie de domination en Amérique latine [88]" et duquel Marcos est le fidèle écuyer. Cependant, malgré cette première apparition furtive, cette thématique, ne sera pas reprise ni dans la "Segunda declaración de la selva Lacandona" en juin 1994 ni lors de la Convention Nationale Démocratique (CND). Ce n’est qu’au cours de l’année suivante, en 1995, avec la réapparition du Durito, "ennemi acharné du néolibéralisme [89]" que cette thématique prendra une place beaucoup plus importante dans le discours zapatiste. La "Tercera declaración de la selva Lacandona" est la première des Déclarations de la Lacandone à évoquer le néolibéralisme. A partir de là, nombreuses sont les mentions qui en sont faites, le critiquant de diverses façons. Dénoncé comme étant la "plaie qui affecte tout l’humanité [90]" à "jeter dans les poubelles de l’histoire nationale [91]", pour les zapatistes le néolibéralisme, "capitalisme sauvage mondial de la fin du 20ème siècle [92]"
no es una teoría para enfrentar o explicar la crisis. Es la crisis misma hecha teoría y doctrina económica ("Durito II (El neoliberalismo visto desde la Selva Lacandona)", 11 mars 1995).

Bien d’autres énoncés caractérisant le néolibéralisme pourraient être extraits du discours zapatiste. Soulignons que, comme nous l’avons évoqué, c’est en 1996 que ce thème prendra encore plus d’ampleur, lors de l’appel, dans la "Cuarta declaración de la selva Lacandona" à la tenue de la Rencontre Intergalactique, ou Rencontre Intercontinentale pour l’Humanité et contre le Néolibéralisme. Celle-ci se tiendra en juillet/août de la même année avec la présence de nombreux intellectuels du monde entier (A. Touraine, Y. Le Bot, etc.) donnant lieu à de nombreux débats publiés dans un ouvrage [93]. C’est notamment dans cette série de textes que l’on peut retrouver les principaux axes de réflexion de l’EZLN sur le néolibéralisme. Cependant, la réflexion zapatiste sur le néolibéralisme, principalement sous la houlette de Marcos, se trouve aussi dans d’autres textes. Notons par exemple l’article écrit par le sous-commandant Marcos en juin 1997. Publié dans l’édition mexicaine du Monde diplomatique en juillet 1997, il est intitulé "7 piezas sueltas para construir con otras. El rompecabezas del neoliberalismo (I) [94]" et paraîtra aussi le mois suivant dans l’édition française du journal sous le titre "La Quatrième guerre mondiale a commencé". La "Quatrième guerre mondiale", c’est, bien sûr, le néolibéralisme. Pour Marcos, "le néolibéralisme, comme système mondial, est une nouvelle guerre de conquête de territoires", car la défaite de l’Union Soviétique "ouvre de nouveaux marchés, dont la conquête provoque une nouvelle guerre mondiale, la quatrième [95]". Cet article s’appuie explicitement sur les théories développées par le journal [96], la critique zapatiste du néolibéralisme se rapprochant alors de celle du mensuel français :
mondialisation appuyée sur la révolution des techniques de communication, libéralisation des flux financiers et commerciaux, rôle dominant et dictatorial des marchés financiers ("la mondialisation n'est rien d'autre que la mondialisation des logiques des marchés financiers"), importance croissante des grands groupes transnationaux, pouvoir exorbitant des institutions internationales (FMI, BM et OMC), perte de souveraineté des États prisonniers du pouvoir financier, privatisations et démantèlement des services sociaux, accentuation des inégalités sociales tant entre les nations qu'au sein de chaque pays, baisse des salaires réels, explosion du nombre de personnes en situation de pauvreté, surexploitation de la main-d'œuvre, y compris infantile, dans les pays en développement, augmentation du chômage, du travail précaire et de la marginalité dans les pays dits riches, multiplication (par dix) des populations déplacées et réfugiées ainsi que des migrants illégaux, intégration structurelle du crime organisé et du narcotrafic (20 % du commerce mondial) au fonctionnement du système financier globalisé [97].

C’est ce constat qui est fait par Marcos dans un autre article, publié par le même journal en août 2000, et toujours très critique vis-à-vis de la mondialisation :
supremacía del poder financiero, revolución tecnológica e informática, guerra, destrucción/despoblamiento y reconstrucción/reordenamiento, ataques a los Estados-Nación, la consiguiente redefinición del poder y de la política, el mercado como figura hegemónica que permea todos los aspectos de la vida humana en todas partes, mayor concentración de la riqueza en pocas manos, mayor distribución de la pobreza, aumento de la explotación y del desempleo, millones de personas al destierro, delincuentes que son gobierno, desintegración de territorios ("Nuestro siguiente programa : ¡Oxímoron! La derecha intelectual y el fascismo liberal", avril 2000)
telles sont les caractéristiques de l’époque actuelle.
Ainsi, selon Marcos
la "mundialización" de la nueva guerra no es más que la mundialización de las lógicas de los mercados financieros ("7 piezas sueltas para construir con otras (El neoliberalismo como rompecabezas)", juin 1997)
de sorte que, par exemple,
de rectores de la economía, los Estados nacionales (y sus gobernantes) pasaron a ser regidos, más bien teledirigidos, por el fundamento del poder financiero : el libre cambio comercial (ibid.).

Pour le porte-parole zapatiste, les premières victimes du néolibéralisme sont les marchés nationaux, et par ricochet, la partie la plus pauvre de la population. C’est notamment pourquoi, affirme-t-il, les zapatistes se sont opposés aux différents processus de libéralisation des marchés latino-américains par la mise en place de zones d’intégration régionales comme l’ALENA ou le Plan Puebla-Panama, désignant ceux-ci comme une cause d’appauvrissement des populations indigènes d’Amérique latine, frange la plus pauvre des populations nationales. Mais la destruction du marché national par le néolibéralisme entraîne aussi la chute du pouvoir d’Etat évoquée par Marcos quand, les zapatistes refusant l’objectif de la prise du pouvoir d’Etat, il explique que de toute façon le lieu du pouvoir est désormais vide. Car,
una de las bases fundamentales del poder del Estado capitalista moderno, el mercado nacional, es liquidado por el cañonazo de la nueva era de la economía financiera global. El capitalismo internacional cobra algunas de sus víctimas caducando los capitalismos nacionales y adelgazando, hasta la inanición, los poderes públicos. El golpe ha sido tan brutal y definitivo que los Estados nacionales no disponen de la fuerza necesaria para oponerse a la acción de los mercados internacionales que transgrede los intereses de ciudadanos y gobiernos. […] Empresas y Estados se derrumban en minutos, pero no por las tormentas de las revoluciones proletarias, sino por los embates de los huracanes financieros ("7 piezas sueltas para construir con otras (El neoliberalismo como rompecabezas)", juin 1997).

Marcos parle alors d’"hyperbombes financières,", de "guerre mondiale totalement totale". Par l’effacement de l’Etat-nation et des frontières causés par le néolibéralisme et la mise en place de zones d’intégration régionale et commerciale,
Países enteros se convierten en departamentos de la megaempresa neoliberal. El neoliberalismo opera así la DESTRUCCION/ DESPOBLAMIENTO por un lado, y la RECONSTRUCCION/ REORDENAMIENTO por el otro, de regiones y de naciones para abrir nuevos mercados y modernizar los existentes. […] En esta nueva guerra mundial, la política moderna como organizadora del Estado nacional no existe más. Ahora la política es sólo un organizador económico y los políticos son modernos administradores de empresas. Los nuevos dueños del mundo no son gobiernos, no necesitan serlo. Los gobiernos "nacionales" se encargan de administrar los negocios en las diferentes regiones del mundo. Este es el "nuevo orden mundial", la unificación del mundo entero en un solo mercado. Las naciones son tiendas de departamentos con gerentes a manera de gobiernos, y las nuevas alianzas regionales, económicas y políticas, se acercan más al modelo de un moderno "mall" comercial que a una federación política. La "unificación" que produce el neoliberalismo es económica, es la unificación de mercados para facilitar la circulación de dinero y mercancías. En el gigantesco hipermercado mundial circulan libremente las mercancías, no las personas (ibid.).

Il est clair que pour les zapatistes le néolibéralisme tend à faire disparaître les Etats nationaux en supprimant peu à peu leur souveraineté et d’autre part à uniformiser les modes de vie par l’installation progressive de l’"american way of life". D’où le droit à la différence revendiquée et défendue par l’EZLN tout au long de son discours, notamment par le slogan, extrêmement connu et qui résume en partie l’idéologie zapatiste : "un mundo donde quepan muchos mundos".
Ainsi, bien plus qu’une conquête économique, qu’un combat politique et idéologique, la globalisation est aussi une conquête culturelle. En cela, et bien que non militaire, cette destruction s’apparente à une guerre mondiale, une "guerre mondiale totalement totale", face à laquelle, les zapatistes sont une "poche de résistance [98]" parmi d’autres.
En fait, certainement excessive par sa formulation, l’idée que veut défendre l’EZLN est que le néolibéralisme n’est pas seulement économique mais bien une logique de marché "érigé[e] en figure hégémonique dominant tous les aspects de la vie [99]" :
un modelo general de pensamiento […] No se trata sólo de una destrucción material de las bases materiales de los Estados nacionales, también (y de manera tan importante como poco estudiada) se trata de una destrucción histórica y cultural. El digno pasado indígena de los países del continente americano, la brillante civilización europea, la sabia historia de las naciones asiáticas, y la poderosa y rica antigüedad de Africa y Oceanía, todas las culturas y las historias que forjaron naciones son atacadas por el modo de vida norteamericano. El neoliberalismo impone así una guerra total : la destrucción de naciones y grupos de naciones para homologarlas con el modelo capitalista norteamericano. Una guerra pues, una guerra mundial, la IV. La peor y la más cruel. La que el neoliberalismo libra en todas partes y por todos los medios en contra de la humanidad ("7 piezas sueltas para construir con otras. El neoliberalismo como rompecabezas", juin 1997).

Pour conclure, soulignons que, en écho à cette dénonciation cinglante de la "destruction historique" par le néolibéralisme du passé propre de chaque peuple, le discours de l’EZLN s’est aussi singularisé par un fréquent appel à l’histoire, stratégie discursive légitimante, et à un combat pour la mémoire.

    • Histoire et mémoire : "somos producto de 500 años de lucha…"
L’histoire est un thème particulièrement présent dans le discours zapatiste. Marcos, lui-même particulièrement féru d’histoire, raconte à plusieurs reprises comment, bien avant le soulèvement, des cours d’histoire étaient partie prenante de la formation des combattants zapatistes. Les zapatistes semblent avoir intégré la citation de Marcus Garvey [100] qui affirmait qu’"un peuple ignorant de son histoire est comme un arbre sans racines".
L’histoire est une "référence et un enjeu constant" du discours zapatiste, "un des mots essentiels de son vocabulaire [101]". En effet, au contact du discours zapatiste, on ne peut ignorer cet aspect comme le souligne Rojo Arias :
la capacidad de apropiación de una memoria colectiva preexistente, así como de los mitos disponibles en el imaginario [y el] vínculo innegable que el EZLN pretende establecer con la historia de México, con los héroes de la guerra de Independancia, con la Revolución mexicana, con Zapata, con Villa, con las gestas heroicas [102].

C’est ce qui amènera Rojo Arias à dire qu’il existe "un interés, por parte del EZLN, en rescatar la historia, en aferrarse a la historia", quand d’autres qualifient la rébellion zapatiste de "révolte de la mémoire, [de] rébellion contre l’oubli [103]".
L’utilisation de l’Histoire par l’EZLN tend à conférer au mouvement une certaine légitimité. Il s’agit clairement d’une stratégie discursive, tel que nous avons défini ce concept précédemment, qui tend, en s’appuyant sur les luttes passées, à donner un sens au présent et à préparer les luttes futures. D’ailleurs
la historia constituye en México, tal vez más que en cualquier otro país americano, un referente obligado del discurso político y un lenguaje conocido por todos. Las confrontaciones políticas se ventilan a través de interpretaciones históricas opuestas. […] En México, lo que permite fundamentar la comunidad de intereses nacionales es menos el enunciado de valores abstractos que el pasado histórico, inventado, imaginado y reconstruido [104].

Le mouvement n’a-t-il pas, par son autodésignation, fait appel à la mémoire collective du peuple mexicain, par l’évocation du héros national le plus respecté, personnage figurant au Panthéon de l’Histoire du pays et symbole consensuel au potentiel fortement mobilisateur ? Un mouvement politique pour durer doit faire appelle à la symbolique politique car
le politique est affaire de symbolique. […] Car le politique est spécifiquement affaire de légitimité, c'est-à-dire de croyances et de mémoires validées, en d'autres termes de symboles [105].

L’EZLN convoque les éléments de la mémoire collective du peuple mexicain afin de renforcer sa légitimité auprès de celui-ci, ou en tout cas afin de renforcer l’adhésion des mexicains au mouvement en mobilisant l’imaginaire de ceux-ci. Dans notre cas, si l’EZLN a pu jouir d’un tel écho dans la société mexicaine, c’est bien parce qu’il convoquait "d’anciennes mémoires". Le soulèvement zapatiste a réactualisé des éléments de la mémoire collective mexicaine. D’ailleurs cette légitimation, cet appel à l’histoire est présent dès les premiers mots de la première prise de parole publique de l’EZLN. La "Primera declaración de la selva Lacandona" commence ainsi :
Somos producto de 500 años de luchas: primero contra la esclavitud, en la guerra de Independencia contra España encabezada por los insurgentes, después por evitar ser absorvidos por el expansionismo norteamericano, luego por promulgar nuestra Constitución y expulsar al Imperio Francés de nuestro suelo, después la dictadura porfirista nos negó la aplicación justa de leyes de Reforma y el pueblo se rebeló formando sus propios líderes, surgieron Villa y Zapata, hombres pobres como nosotros a los que se nos ha negado la preparación más elemental para así poder utilizarnos como carne de cañón y saquear las riquezas de nuestra patria sin importarles que estemos muriendo de hambre y enfermedades curables (1er janvier 1994).

Si, en faisant appel à l’histoire, les zapatistes s’identifient aux héros populaires mexicains, dans cette même perspective, ils identifient leur adversaire, à savoir le gouvernement mexicain, saliniste à l’époque, aux antihéros de l’histoire mexicaine, dictateurs et oppresseurs étrangers :
la ambición insaciable de una dictadura de más de 70 años encabezada por una camarilla de traidores que representan a los grupos más conservadores y vendepatrias. Son los mismos que se opusieron a Hidalgo y a Morelos, los que traicionaron a Vicente Guerrero, son los mismos que vendieron más de la mitad de nuestro suelo al extranjero invasor, son los mismos que trajeron un príncipe europeo a gobernarnos, son los mismos que formaron la dictadura de los científicos porfiristas, son los mismos que se opusieron a la Expropiación Petrolera, son los mismos que masacraron a los trabajadores ferrocarrileros en 1958 y a los estudiantes en 1968, son los mismos que hoy nos quitan todo, absolutamente todo (ibid.)

A travers ce passage en revue des différents événements et héros la glorieuse histoire nationale mexicaine, l’EZLN établit une filiation avec ceux-ci. Parmi les différents énoncés, on peut relever la formule maintes fois répétée où les zapatistes affirment que "Si Zapata viviera, con nosotros estuviera". Soulignons que la filiation revendiquée des zapatistes ne peut que donner raison à Marx quand celui-ci avançait que toutes les révolutions présentent la caractéristique de ressusciter les morts pour glorifier les nouvelles luttes [106]. A côté de cette identification, ils s’éloignent d’autres figures historiques qu’ils assimilent à leurs adversaires. Ainsi, il est intéressant de voir comment, dans les deux passages évoqués précédemment et extraits de la première prise de parole publique des zapatistes, se construit un antagonisme et une filiation entre acteurs historiques et politiques tout au long des cinq cents dernières années d’histoire. Les zapatistes sont ("somos… nuestro suelo… nuestra constitución… como nosotros…") ceux qui ont lutté contre l’esclavage, l’Empire Espagnol, l’expansionnisme nord-américain, l’impérialisme français, et enfin la dictature de Porfirio Diaz, tout cela pour asseoir l’indépendance de la Nation mexicaine. Les grands moments de l’Histoire mexicaine sont donc évoqués et les zapatistes se placent du "bon côté". A l’opposé, ils évoquent ces mêmes événements en situant cette fois le gouvernement mexicain de Salinas comme étant en filiation directe avec la partie adverse de tous ces conflits historiques ("son los mismos…"). Ainsi sont évoqués la mort de Hidalgo et Morelos pour la guerre d’Indépendance, la vente de la partie nord du Mexique aux Etats-Unis, la venue de Maximilien, "príncipe europeo", la dictature, ("dictadura de los científicos porfiristas"), et même la sanglante et tristement célèbre répression de la Place des Trois-Cultures en 1968. D’emblée, dès cette première prise de parole, l’EZLN se présente comme fondamentalement patriote alors qu’il prive le gouvernement de cette qualité. Tous ces éléments historiques sont connus et identifiés par tous les mexicains, de sorte qu’en faisant appel à l’histoire, l’EZLN mobilise la mémoire collective du peuple mexicain. Les zapatistes manifestent leur appartenance à l’histoire nationale se présentant comme faisant pleinement partie de cette histoire commune et non pas comme un groupe à part comme veulent parfois le faire croire certaines conceptions paternalistes de l’indigénisme officiel.

Cependant, on ne peut manquer de remarquer que si des événements historiques sont évoqués par l’EZLN pour légitimer leur lutte, il s’agit uniquement, sauf de très rares exceptions, de l’histoire nationale. En d’autres termes, l’EZLN ne fait jamais appel à des événements concernant explicitement les rébellions indigènes (rébellion tzeltale, yaquis) ou à l’histoire du Chiapas. Il est vrai que les rebelles zapatistes sont en très grande majorité indigènes et chiapanèques, et qu’une grande partie de leurs revendications concerne les populations indigènes (autonomie, respect des cultures…). On pourrait s’attendre alors qu’en évoquant l’Histoire, ils relatent certains soulèvements indiens. Mais, l’EZLN a toujours affirmé que, bien qu’étant composée principalement d’indigènes, son combat était national [107]. Par l’évocation de cette histoire commune à toute la nation, les zapatistes manifestent d’autant plus leur attachement, leur appartenance à la communauté nationale tout en évoquant des événements certainement beaucoup plus évocateurs pour une grande partie de la population qui s’identifiera plus à ceux-ci qu’à des événements à caractère ethnique. Ils démontrent que "la historia patria, aquella que los mexicanos aprenden en la escuela, es también su historia [108]".
Ainsi, c’est la thématique des "500 años de lucha" qui, revenant à plusieurs reprises, a la connotation indienne la plus marquée, quand les autres événements évoquent la Révolution mexicaine, la lutte contre l’Empire français ou l’expansionnisme nord-américain.
Bien sûr, l’héritage historique, et en particulier révolutionnaire, avait déjà été revendiqué et mobilisé par le gouvernement qui depuis des années se légitimait en se présentant comme la "révolution institutionnalisée [109]". Ainsi, la revendication de l’héritage révolutionnaire par l’EZLN ne s’est pas faite sans heurts. Le gouvernement mexicain ne voulant pas se laisser déposséder de cet héritage, si souvent évoqué par l’EZLN dans son discours, la lutte militaire s’est, bien entendu, doublée d’une lutte symbolique et idéologique, sémiotique, pour la conservation de cet héritage disputé [110].

Pour conclure, notons que, pour beaucoup, il s’agit de l’histoire nationale réécrite depuis le point de vue des perdants, des vaincus, de "los de abajo" :
La reescritura de la historia consiste, desde esta perspectiva, en la recuperación del pasado no-oficial que se ha intentado borrar de los textos aunque no totalmente de la memoria colectiva, en una redignificación de los rebeldes derrotados, pero sobre todo en evidenciar que después de quinientos años, "cuando comenzó nuestra lucha contra la esclavitud", la historia puede invertirse: el viento de abajo ya no responde al soplo del viento de arriba que durante quinientos años puso y quitó las nubes en un cielo que él dominaba, sino que es iniciativa cuyo significado es la esperanza, dice el EZLN, de que la dignidad y la rebeldía se conviertan en libertad y dignidad. En síntesis, se trata de una voluntad de recuperación de la historia que, por una parte, indica la continuidad y, por otra, la ruptura o, mejor dicho, la esperanza de una ruptura. En todos los casos, es una recuperación crítica de la historia y, por esa misma razón, una apropiación que le confiere un sentido original [111].

Le fait que des événements historiques indigènes ne soient que rarement présents dans les écrits zapatistes ne veut pas dire que l’on ne rencontre pas la culture indigène dans le discours zapatiste, mais que celle-ci se manifeste par d’autres éléments que l’évocation d’événements historiques (par exemples les récits et mythes indigènes…).

    • Conclusion
A travers ce bref parcours thématique du discours zapatiste, nous avons considéré certains des thèmes développés par l’EZLN tout au long des onze années de lutte. Bien entendu, d’autres axes thématiques traversent le discours de l’EZLN, et la pensée zapatiste ne saurait se résumer, malgré leur importance, à ces trois points. A travers ceux-ci, nous avons voulu montrer comment certains éléments de la pensée zapatiste se trouvent condensés dans différentes formules : "mandar obedeciendo", "lucha por la humanidad y contra el neoliberalismo" mais aussi "el mal gobierno", "un mundo donde quepan muchos mundos"… Formules qui traversent l’ensemble du discours zapatiste. La pensée zapatiste se trouve très fortement liée à la forme du discours. C’est ainsi que, pour souligner la contradiction intrinsèque au néolibéralisme, le locuteur zapatiste parle de "globalización fragmentada", mettant pleinement à profit la forme du discours, la figure de l’oxymore, pour soutenir son argumentation. C’est dans cette optique que nous nous intéressons, dans les lignes qui suivent, à la dimension rhétorique du discours zapatiste.


  • Le dire : procédés rhétoriques du discours zapatiste
    • Introduction
Aborder le discours sous son aspect thématique est un préalable et une étape nécessaire de toute analyse du discours. Cependant, d’autres aspects sont à prendre en compte dans l’analyse de la parole politique. L’aspect rhétorique ne doit pas être mis de côté car il participe pleinement de la construction du message politique. Un message remarquablement construit sera plus performant [112], et une rhétorique soignée donnera l’image d’un locuteur cultivé. Le locuteur dispose en effet d’un "arsenal des figures de rhétorique" qui constituent "un ornement du discours, un des outils qui favorisent la séduction [113]". Olivier Reboul [114] a parfaitement démontré tout l’avantage que peut tirer un énonciateur, notamment politique, d’un usage de la rhétorique, et comment l’idéologie peut parfois se faufiler au travers des interstices d’une construction syntaxique particulièrement soignée.
Ainsi, même si
le code spécifique d'une idéologie semble porter surtout sur le lexique, […] la syntaxe, structure plus résistante, varie moins avec l'idéologie des locuteurs qu'avec leur milieu social, le code est la structure même de l'idéologie [115].

Sans nous attarder sur des considérations théoriques, les travaux auxquels se référer ne manquent pas [116], soulignons ce que nous entendons ici par rhétorique. Il ne s’agit d’étudier ici la "rhétorique reine, la grande, la vraie, la seule", mais plutôt "une rhétorique bien restreinte [117]" qui "correspond en fait à un centrage sur l’un des moyens de la rhétorique fondamentale, […] exposé en détail dans la Poétique d’Aristote, [et] constitué par l’arsenal de figures rhétoriques [118]". Nous ne prétendons pas réduire la "rhétorique reine" a une simple reconnaissance des figures utilisées dans un discours donné, et nous sommes bien conscient qu’il ne s’agit là que d’un aspect de la rhétorique. Comme nous l’avons déjà formulé précédemment, notre objectif dans cette partie est de mettre en lumière la dimension rhétorique du texte par l’étude de certains procédés rhétoriques mobilisés par le locuteur.
A cet égard le discours zapatiste est particulièrement riche : figures macrostructurales ou microstructurales sont disséminées tout au long des milliers de pages produites durant les onze années de conflit (ironie, allégorie, oxymores, métaphores, exemples, hyperboles…). Bien sûr, il ne s’agit pas ici de relever l’ensemble des procédés relevant de la rhétorique et apparaissant dans le corpus zapatiste, tâche qui se révèlerait bien immense, mais de signaler les plus marquantes.

    • Figures macrostructurales
Le discours zapatiste use notamment de figures dites macrostructurales [119]. Celles-ci font pleinement partie des stratégies du discours mobilisées par le locuteur zapatiste. Parmi celles-ci nous pouvons souligner la présence de figures aussi diverses que l’allégorie, l’ironie, la personnification ou l’antithèse. Si les figures microstructurales apparaissent tout au long du corpus, mais semblent cependant particulièrement présentes dans le discours purement politique, les figures macrostructurales quant à elles sont privilégiées dans le registre littéraire du discours zapatiste. Les communiqués appartenant à ce registre sont généralement signés du sous-commandant Marcos.
Ainsi, l’allégorie, par exemple, qui "consiste à tenir un discours sur des sujets abstraits (intellectuels, moraux, psychologiques, sentimentaux, théoriques), en représentant ce thème mental par des termes qui désignent des réalités physiques ou animées (animaux ou humains), liés entre eux par l'organisation de tropes continués [120]", peut être mise à jour dans certains des récits publiés par le sous-commandant Marcos, comme "La grotte du désir" ou plus généralement les récits mythiques mayas transmis à Marcos par le Vieil Antonio [121], et publiés épisodiquement, comme par exemple "La historia de los espejos" (9/11 juin 1995), "La historia de los colores" (27 octobre 1994), "La historia de las palabras" (30 décembre 1994), etc. Dans ces récits inspirés très fortement des mythes mayas de la création, l’allégorie sert à transmettre des valeurs comme la tolérance, le respect de la différence… Raconter "l’histoire des sept arcs-en-ciel", "ponts colorés de nuage et de lumière […] pour aller d’un côté à l’autre [122]" est prétexte à souligner que
no todos pueden ser pares y que siempre puede haber lugar para el otro (ibid.).

C’est notamment dans ces mêmes récits que l’on trouve des exemples de personnification, consistant à
personnifier des choses abstraites, des inanimés ou des animaux, ce qui apparaît dans la mesure où les termes qui réfèrent à ces réalités sont employés comme sujet ou objet de verbes impliquant une relation personnelle humaine, ou, plus largement, en construction syntaxique avec les adjectifs, adverbes ou compléments quelconques impliquant aussi une relation personnelle humaine, ou encore dans une situation d'allocution qui en fait des interlocuteurs [123]

C’est sans aucun doute la création du personnage de Durito qui correspond à la personnification la plus remarquable du discours zapatiste. En effet, Don Durito est un scarabée et le locuteur lui attribue des caractéristiques humaines :
Un pequeño escarabajo fumador, buen lector y mejor platicador, se dio a la tarea de aliviar las frías madrugadas de un combatiente, el Sup ("La historia de los sueños" 25 décembre 1995).
Es la historia de un pequeño escarabajo que usa lentes y fuma pipa. Lo conocí un día que estaba buscando el tabaco para fumar y no lo encontraba. […] A unos cuantos metros y detrás de una piedra me encontré a un escarabajo sentado en un pequeño escritorio, leyendo unos papeles y fumando en una pipa diminuta. […] El escarabajo se quitó los lentes, me miró de arriba a abajo y me dijo muy enojado ("La historia de Durito", 10 avril 1994).

La principale activité du scarabée est d’étudier "le néolibéralisme et sa stratégie de domination pour l’Amérique latine" (ibid., 10 avril 1994). Il en produit d’ailleurs une critique acerbe :
Bien, resulta que el "neoliberalismo" no es una teoría para enfrentar o explicar la crisis. ¡Es la crisis misma hecha teoría y doctrina económica! Es decir que el "neoliberalismo" no tiene la mínima coherencia, no tiene planes ni perspectiva histórica. En fin, pura mierda teórica ("Durito II (El neoliberalismo visto desde la Selva Lacandona)", 11 mars 1995).

Notons que c’est à travers ce personnage que Marcos, qui se met en scène dans ces récits, apprend les méfaits du néolibéralisme. C’est Durito qui critique le néolibéralisme et enseigne à Marcos sa vision du monde. Ainsi, quand Durito produit l’analyse que nous venons de citer du néolibéralisme, Marcos répond "étonné" :
Qué raro... Nunca había escuchado o leído esa interpretación - dije con sorpresa (ibid.).

Est donc produite une critique de la globalisation économique à travers cette personnification, dans un récit apparemment littéraire mais qui a clairement une fonction politique et idéologique dans le discours zapatiste. Ces récits sont l’exemple même du mélange du littéraire et du politique dans le discours de l’EZLN, ou, en d’autres termes, de la fonction politique du discours littéraire zapatiste. Se confirme donc notre affirmation selon laquelle ces procédés rhétoriques entrent pleinement dans les stratégies discursives de l’EZLN.
Les figures antithétiques font aussi partie de procédés formels mobilisés par le locuteur zapatiste. L’antithèse se révèle être fortement utile au discours zapatiste car "elle consiste en l’expression d'une opposition conceptuelle forte dans un discours, opposition demeurant même si les termes qui l’expriment en étaient changés, le sens global résidant aussi plus entre les pôles de la contradiction que dans la valeur de chacun des deux [124]". Ainsi, l’EZLN se sert de celle-ci pour souligner diverses oppositions, par exemple entre le camp zapatiste et le camp adverse, ou encore entre d’une part ce contre quoi lutte l’EZLN et d’autre part ce pour quoi il lutte. Ainsi,
Contra la internacional de la muerte, contra la globalización de la guerra y el armamento.
Contra la dictadura, contra el autoritarismo, contra la represión.
Contra las políticas de liberalización económica, contra el hambre […]
Contra el patriarcado, contra la xenofobia, contra la discriminación […]
Contra la estupidez, contra la mentira, contra la ignorancia.
Contra la esclavitud, contra la intolerancia, contra la injusticia […]
Contra el neoliberalismo
et
Por la internacional de la esperanza, por la paz nueva, justa y digna.
Por la nueva política, por la democracia, por las libertades políticas.
Por la justicia, por la vida y el trabajo dignos.
Por la sociedad civil, por plenos derechos para las mujeres […]
Por la inteligencia, por la cultura, por la educación, por la verdad.
Por la libertad, por la tolerancia, por la inclusión, por la memoria.
Por la humanidad ("Segunda Declaración de La Realidad por la Humanidad y contra el Neoliberalismo", août 1996).

Chaque ligne respectivement marque une opposition soulignant la position zapatiste : muerte/esperanza, dictadura/nueva política y democracia, liberalización económica/justicia, vida y trabajo dignos, patriarcado/plenos derechos para las mujeres, estupidez/inteligencia, esclavitud/esperanza, neoliberalismo/humanidad, etc.
Ici, la forme du discours soutient le contenu. Les procédés rhétoriques ont clairement une fonction idéologique. C’est par eux que s’exprime notamment cette opposition manichéenne. Ce type d’oppositions est très fréquent dans le discours zapatiste. Nous pouvons ajouter que l’information centrale véhiculée ici par le locuteur zapatiste "ne réside pas essentiellement dans chacun des termes de la charge, mais bien dans le choc de ces oppositions : le choix de l'antithèse relève donc bien d'une démarche figurée de l'efficacité et de la force [125]".
L’antithèse se rapproche d’une figure microstructurale particulièrement prisée des zapatistes : l’oxymore.

    • Figures microstructurales
"Somos el silencio que habla", "la voz de los sin voz". C’est par ces mots que l’EZLN s’est parfois désigné dans certains de ses communiqués. Dans un article publié en mai 2000, le sous-commandant Marcos s’empressait de citer J. L Borges en épigraphe, en demandant expressément au lecteur de ne pas en omettre la lecture. Ainsi, son article commençait par les mots suivants :
"En la figura que se llama oxímoron, se aplica a una palabra un epíteto que parece contradecirla ; así los gnósticos hablaron de una luz oscura ; los alquimistas, de un sol negro" Jorge Luis Borges. ("Nuestro siguiente programa : ¡oxímoron! La derecha intelectual y el fascismo liberal", avril 2000)

Ainsi, qu’on peut le voir dans ces deux exemples, l’oxymore semble particulièrement apprécié du porte-parole de l’EZLN. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une innovation zapatiste et Corneille parlait déjà d’"obscure clarté [126]". Cependant, si cette figure apparaît dans le discours littéraire, peu de locuteurs politiques en ont parsemé leur parole avec autant de jouissance.
Figure de type microstructural, l’oxymore est "la variété la plus corsée de caractérisation non pertinente [127]", elle consiste à établir "une relation de contradiction entre deux termes qui dépendent l’un de l’autre ou qui sont coordonnés entre eux [128]". H. Bersitáin souligne que l’oxymore est une figure qui, comprenant deux mots (ou phrases), "consiste en ponerlas contiguas o próximas, a pesar de que una de ellas parece excluir lógicamente a la otra [129]". En d’autres termes, l’oxymore est une figure rhétorique qui consiste en la relation syntaxique de deux antonymes. Dans sa Rhétorique générale [130], le groupe µ souligne la relation entre l’oxymore d’une part et d’autre part l’antithèse et le paradoxe en précisant que l’oxymore, résultat d’une contradiction entre deux mots situés à proximité, est, selon lui à la différence de l’antithèse, une contradiction pleinement assumée. Jakobson aussi a étudié la figure de l’oxymore, le définissant comme une "alliance de mots" contraires ou contradictoires.
Ainsi, l’oxymore résulte d’une contradiction entre deux vocables co-occurrents, et certains parlent même de "figura que consistía en ocultar un agudo sarcasmo bajo un aparente absurdo [131]". Cette définition peut se révéler intéressante si l’on considère certains textes zapatistes à valeur argumentative et idéologique où l’oxymore n’est pas simplement un ornement mais prend pleinement part dans la stratégie discursive du locuteur.
A cet égard, intitulé "Nuestro siguiente programa: ¡Oxímoron! (La derecha intelectual y el fascismo liberal)", le texte que nous avons cité précédemment se révèle particulièrement illustratif. En effet, publié dans Ojarasca (supplément indigéniste de La Jornada, en mai 2000, puis repris dans Le Monde diplomatique [132] ), ce texte est une analyse de la fonction de l’intellectuel et, plus particulièrement, critique de façon acerbe, en prenant l’exemple d’Octavio Paz, les intellectuels réactionnaires qui, passant de la gauche progressiste à la droite réactionnaire, "cherchent dans leur boîte à idées et trouvent une raison de légitimer le pouvoir".
Dans ce texte, "la figura retórica del oxímoron es la elegida, no sólo como una forma de ilustrar de mejor manera la argumentación del discurso ahí expuesto, a modo de ejemplo o por mera necesidad de ornamentación, sino como un elemento creador del sentido e intenciones del propio discurso [133]". La force argumentative de ce texte ne réside pas seulement dans les arguments mais aussi dans la composition linguistique de celui-ci (la tournure du texte). Et le locuteur souligne bien l’importance de la figure même car juste après l’épigraphe, il avertit le lecteur :
Ojo: si usted no ha leído el epígrafe, más vale que lo haga ahora porque si no, no va a entender algunas cosas ("Nuestro siguiente programa: ¡Oxímoron! (La derecha intelectual y el fascismo liberal), mai 2000).

Tout le texte et l’argumentaire de Marcos vont alors s’appuyer sur l’oxymore et les sous-titres reprendront, à l’exception du premier, cette figure :
"Un olvido memorable", "El pragmatismo intelectual", "Los clarividentes ciegos", "El futuro pasado", "El liberal fascista", "La escéptica esperanza."

La démonstration de l’auteur commence par un autre oxymore, relatif à un thème cher à Marcos, la mondialisation. Ainsi, selon lui,
la globalización ha sido posible, entre otras cosas, por dos revoluciones : la tecnológica y la informática. Y ha sido y es dirigida por el poder financiero. De la mano, la tecnología y la informática (y con ellas el capital financiero) han desaparecido las distancias y han roto las fronteras. Hoy es posible tener información sobre cualquier parte del mundo, en cualquier momento y en forma simultánea. Pero también el dinero tiene ahora el don de la ubicuidad, va y viene en forma vertiginosa, como si estuviera en todas partes al mismo tiempo. Y más, el dinero le da una nueva forma al mundo, la forma de un mercado, de un mega-mercado.
Sin embargo, a pesar de la "mundialización" del planeta, o más bien precisamente por ella, la homogeneidad está muy lejos de ser la característica de este cambio de siglo y de milenio. El mundo es un archipiélago, un rompecabezas cuyas piezas se convierten en otros rompecabezas y lo único realmente globalizado es la proliferación de lo heterogéneo (ibid.).

C’est pourquoi il qualifie cette globalisation de "globalización fragmentada" :
Un hecho irrefutable : la globalización está aquí. No la califico (todavía), simplemente señalo una realidad. Pero, puesto que oxímoron, hay que señalar que se trata de una globalización fragmentada (ibid.).

C’est dans cette même perspective qu’en évoquant la soi-disant modernité de la mondialisation, il parle de "modernité archaïque".
En la bisagra del calendario, el dos mil se balancea aún entre los siglos XX y XXI, y entre el segundo y tercer milenio. No sé qué tan importante sea esta cuenta del tiempo, pero me parece que es, también, un momento adecuado para que por todos lados surja OXIMORON. Para no ir muy lejos, se puede decir que esta época es el principio del fin o el fin del principio de "algo". "Algo", irresponsable forma de eludir un problema. Pero ya se sabe que nuestra especialidad no es la solución de problemas, sino su creación. "Su creación" ? No, es muy presuntuoso, mejor su proposición. Sí, nuestra especialidad es proponer problemas.
Allá arriba todo parece haber ocurrido ya antes, como si una vieja película se repitiera con otras imágenes, otros recursos cinematográficos, incluso actores diferentes, pero el mismo argumento. Como si la "modernidad" (o "post modernidad", dejo la precisión para quien se tome la molestia) de la globalización se vistiera con su OXIMORON y se nos presentara como una modernidad arcáica, rancia, antigua (ibid.).

Bien sûr, on ne peut nier la fonction ornementale de ce procédé dans les écrits "marquistes [134]", mais les oxymores sont mobilisés ici pour donner une matérialité à l’argumentaire du locuteur, à sa théorie. En présentant la mondialisation comme une contradiction en soi, il tente de modeler son dit dans la forme même du dire, dans la matérialité même de la langue. C’est ainsi qu’il forge les concepts de "globalización fragmentada", "modernidad arcáica", "fascismo liberal", etc. Et, alors que "l’intellectuel réactionnaire" cherche à légitimer cette réalité sociale qui caractérise la mondialisation, l’intellectuel progressiste s’oppose à ce "nouvel ordre mondial" en dénonçant et critiquant cette situation. Partant, est dénoncée alors la conversion idéologique des "grands intellectuels" qui, avant d’être de droite, étaient "progressistes" et qui maintenant, faisant preuve d’une "une audace couarde et [d’]une banalité profonde", font partie de cette "siniestra derecha" (encore un oxymore "siniestra" signifiant "sinistre" mais aussi "gauche"),
[…] aún así no deja de ser una siniestra derecha. Si digo "siniestra derecha" le parecerá a usted que juego con las palabras y sólo recurro de nuevo a oxímoron, pero trato de llamar su atención sobre algo. Después de la caída del muro de Berlín, el espectro político europeo, en su mayoría, corrió atropelladamente hacia el centro. Esto es evidente en la izquierda europea tradicional, pero también ocurrió con los partidos derechistas […]. Con una careta moderna, la derecha fascista empieza a conquistar espacios que ya rebasan con mucho los de las notas policíacas en los media. Ha sido posible porque se han esforzado en construirse una nueva imagen, alejada del pasado violento y autoritario (ibid.).

C’est à travers cette figure notamment que l’EZLN résume sa conception de la politique : le célèbre "mandar obedeciendo" :
Fue nuestro camino siempre que la voluntad de los demás se hiciera común en el corazón de los hombres y mujeres de mando. Era esa voluntad mayoritaria el camino en el que debía andar el paso del que mandaba. Si se apartaba su andar de lo que era razón de la gente, el corazón que mandaba debía cambiar por otro que obedeciera. Así nació nuestra fuerza en la montaña, el que manda obedece si es verdadero, el que obedece manda por el corazón común de los hombres y mujeres veraderos. Otra palabra vino de lejos para que este gobierno se nombrara, y esa palabra nombró "democracia" este camino nuestro que andaba desde antes que caminaran las palabras. Los que en la noche andan hablaron : "Y vemos que este camino de gobierno que nombramos no es ya camino para los más, vemos que son los menos los que ahora mandan y mandan sin obedecer, mandan mandando. Y entre los menos se pasan el poder de mando, sin escuchar a los más, mandan mandando los menos, la palabra que viene de lejos dice que mandan sin democracia, sin mando del pueblo, y vemos que esta sinrazón de los que mandan mandando es la que conduce el andar de nuestro dolor y la que alimenta la pena de nuestros muertos. Y vemos que los que mandan mandando deben irse lejos para que haya otra vez razón y verdad en nuestro suelo. Y vemos que hay que cambiar y que manden los que mandan obedeciendo, y vemos que esa palabra que viene de lejos para nombrar la razón de gobierno, democracia, es buena para los más y para los menos ("Al pueblo de México: hablaron los hombres verdaderos, los sin rostro. Mandar obedeciendo", 26 février 1994).

C’est aussi à l’aide de cette figure que l’EZLN prendra un certain plaisir à se désigner et à se décrire, comme on peut le voir dans certains des exemples suivants :
Somos nosotros la oscuridad que brilla, el silencio que habla, la máscara que muestra, la resistencia que vive ("Quinta declaración de la selva Lacandona", juillet 1998).
Pareciera evidente que las máscaras ocultan y los silencios callan. Pero en verdad que las máscaras también muestran y los silencios hablan. Ocultar y calla, mostrar y hablar, máscaras y silencios. Estos son los signos que ayudarán a entender este fin de siglo en México ("México 1998. Arriba y abajo: máscaras y silencios", 17 juillet 1998).
Sí, un pasamontañas, la máscara que devela, el silencio que habla ("México 1998. Arriba y abajo: máscaras y silencios", 17 juillet 1998).
Mientras el gobierno mostraba señuelos con riquezas corruptas e imponía el hambre para rendir y vencer, los zapatistas hicimos de nuestra hambre un alimento y de nuestra pobreza la riqueza del que se sabe digno y consecuente ("Quinta declaración de la selva Lacandona", juillet 1998).
Vimos que ya no pudieron mantener callados a nuestros muertos, muertos hablaron los muertos nuestros, muertos acusaron, muertos gritaron, muertos se vivieron de nuevo ("Quinta declaración de la selva Lacandona", juillet 1998).
Ignoro cuál sea la figura geométrica adecuada para representar la forma actual del mundo, pero puesto que estamos en la época de la comunicación digital audiovisual, podríamos definirla como una gigantesca pantalla. Usted puede agregar "un pantalla de televisión" aunque yo optaría por "una pantalla de cine". No sólo porque prefiero el cinematógrafo, también (y sobre todo) porque me parece que hay frente a nosotros una película, una vieja película modernamente vieja (para seguir con oxímoron) ("Nuestro siguiente programa: ¡Oxímoron! (La derecha intelectual y el fascisimo liberal), mai 2000).

Dans certains des exemples cités précédemment, on peut remarquer aussi l’utilisation d’une autre figure rhétorique particulièrement présente dans le discours zapatiste, la métaphore. Le locuteur zapatiste a très fréquemment recours à l’usage de la métaphore. Parmi les plus présentes, les métaphores du masque et du silence traversent pratiquement tout le discours zapatiste :
Esta cara, la más irracional que el Estado mexicano haya tenido en toda su historia, oculta su horripilante imagen detrás de una máscara. Y el sonido de la sangre que cobra día a día, se calla tras un silencio. Pareciera evidente que las máscaras ocultan y los silencios callan. Pero es verdad que las máscaras también muestran y que los silencios hablan. Ocultar y callar, mostrar y hablar, máscaras y silencio. Estos son los signos que ayudarán a entender este fin de siglo en México. Sí, éste es un país de máscaras y silencios ("México 1998. Arriba y abajo : máscaras y silencios", 17 juillet 1998).

Dans ce communiqué, les deux métaphores du silence et du masque sont l’axe principal du discours. Par l’usage de ces figures, le sous-commandant Marcos critique le modèle politico-économique imposé, selon lui, au Mexique, et s’insurge contre les "masques" officiels producteurs de "silence". Mais il est intéressant de savoir que l’image du masque est très présente dans l’imaginaire mexicain. Cette métaphore était déjà utilisée dans le célèbre ouvrage d’Octavio Paz, Le Labyrinthe de la solitude. Le sous-commandant Marcos oppose alors ceux qui sont masqués mais qui ont la "parole vraie" à ceux qui avancent le visage découvert mais avec de fausses paroles.
Citons rapidement quelques unes des nombreuses métaphores présentes dans le corpus :
Por suicidio o fusilamiento, la muerte del actual sistema político mexicano es condición necesaria, aunque no suficiente, del tránsito a la democracia en nuestro país ("Segunda declaración de la selva Lacandona", juin 1994).
Fuimos muchos los que quemamos nuestras naves esa madrugada del primero de enero y asumimos este pesado andar con un pasamontañas amordazando nuestro rostro ("Cartas del subcomandante Marcos a Gaspar Morquecho", 2 février 1994).

    • Conclusion
Nombreux sont les exemples de l’une ou de l’autre des figures rhétoriques mentionnées qui pourraient être cités. Bien d’autres types de figures sont aussi mobilisés par l’EZLN (allitération, anaphore, antiphrase, chiasme, métonymie…). Ce que nous avons voulu souligner ici, c’est l’intérêt porté par l’EZLN à la dimension rhétorique du discours, et en particulier à certaines figures. Bien sûr, le discours politique, par essence, cherche à convaincre, et les orateurs politiques ont toujours porté la plus grande attention à leur discours. Malgré cela, par sa "parole poético-politique [135]", l’EZLN reste, selon nous, un cas singulier, tant les stratégies discursives mobilisées, au niveau de la dimension rhétorique comme de la dimension théâtrale, sont diverses et variées. Si certaines de celles-ci sont, il est vrai, partagées, par la plupart des orateurs politiques (slogans et formules, rituels de l’énonciation [136] …), d’autres se révèlent beaucoup plus spécifiques du discours politique zapatiste : personnification, allégorie, hétérogénéité générique, scénographie, humour, ironie et dérision, hétérogénéité énonciative, etc. Certaines de ces stratégies s’inscrivent dans la dimension théâtrale, ou mise en scène du discours. Cette dimension, que nous ne faisons qu’évoquer, n’est cependant pas négligée par le locuteur zapatiste. Tant les rituels de l’énonciation, la scénographie [137] (hétérogénéité générique) que l’ethos [138], l’hétérogénéité énonciative ou les lieux discursifs [139], mais aussi de façon plus large, la gestion de la prise de parole zapatiste [140], sont des éléments que nous situons dans la dimension théâtrale du discours.

Conclusion
Au cours de ce parcours à travers le discours zapatiste, nous avons vu l’attention toute particulière qui est donné à la parole dans la conception zapatiste de l’action politique. En nous appuyant sur de nombreux communiqués émis par l’EZLN entre le 1er janvier 1994 et juillet 2005, nous avons mis à jour les principales stratégies discursives mobilisées par l’EZLN tout au long de cette "guerre d’encre et d’Internet [141]", ainsi que les axes de la pensée néo-zapatistes. Après cette vue d’ensemble du corpus zapatiste et ce passage en revue des thématiques et stratégies discursives zapatistes, des analyses plus détaillées du corpus zapatiste sont à mener. Si celui-ci a déjà fait l'objet de certaines recherches, les méthodes lexicométriques ne lui ont pas encore, ou très peu, été appliquées.
C'est pourquoi parmi ce vaste corpus ont alors été sélectionnés les manifestes politiques (les déclarations de la Forêt Lacandone et les déclarations de La Realidad) afin d'être soumis aux méthodes lexicométriques et en particulier à l'analyse de contenu Alceste.


Notes:
[1] J. Boutet et al., "Discours en situation de travail", Langages 117, 1995, p. 19.
[2] P. Charaudeau, "Une analyse sémiolinguistique du discours", Langages 117, 1995, p. 102.
[3] O. Ducrot, Dire et ne pas dire. Principes de sémantique linguistique, Paris, Hermann, 1972, p. 8.
[4] Ibid., p.134-201 ; voir aussi H. P. Grice, "Logique et conversation", Communications n°30, 1979, p. 57-72 et D. Maingueneau & P. Charaudeau, Dictionnaire d'analyse du discours, Paris, Seuil, 2002, p. 357-358.
[5] N. Galland Boudon, "Penser contre les mots : le discours néozapatiste ou une rébellion littéraire", communication au 1er Congrès du GIS Amérique latine : Discours et pratiques du pouvoir en Amérique latine, de la période précolombienne à nos jours, Université de La Rochelle, 3-4 novembre 2005.
[6] Ya Basta T.1, Paris, Dagorno, 1996, p. 38-61.
[7] http://palabra.ezln.org.mx
[8] Mexico, Era, volumes publiés entre 1994 et 2001. Voir bibliographie.
[9] A l’exception d’un texte publié à l’origine dans le Despertador Mexicano et dirigé aux membres des communautés chiapanèques.
[10] EZLN, Documentos y comunicados 1, México, Era, 1994, ainsi que dans les tomes II et III.
[11] EZLN, Documentos y comunicados 1, México, Era, 1994, ainsi que dans les tomes II, III, IV et V.
[12] EZLN, Documentos y comunicados 1, México, Era, 1994.
[13] EZLN, Documentos y comunicados IV, México, Era, 2003, ainsi que dans le tome V.
[14] Sous-commandant Marcos, Chiapas, del dolor a la esperanza, Madrid, Libros de la Catarata, 1995.
[15] Sous-commandant Marcos, Relatos del viejo Antonio, Barcelona, Virus, 2004.
[16] Sous-commandant Marcos, Don Durito de la Forêt Lacandone, Lyon, Ed. de la Mauvaise Graine, 2004.
[17] Sous-commandant Marcos, Don Durito…, op. cit., p. 9.
[18] Ibid.
[19] Notamment, Sous-commandant Marcos, Ya basta ! T.I, op. cit., p. 247, p.2 79, p. 391, p. 444, p. 461 ainsi que dans le tome 2, p. 28, p. 43, p. 98, p. 136, p. 250, p. 334, p. 402, p .473, p. 489.
[20] Disponible en texte intégral sur de nombreux sites Internet, notamment sur le site de Rebelión.
[21] A. García Hernández, "Muertos incómodos, voz de alerta 'frente al estado de injusticia'", La Jornada, 23 avril 2005; Voir aussi l’interview de P. I. Taibo II, par M. P. Ortiz, rédactrice du quotidien chiapanèque El Tiempo, "'Muertos Incómodos', la novela del subcomandante Marcos y Paco Ignacio Taibo II", disponible sur internet sur le site EsKpe.
[22] Sous-commandant Marcos & Paco Ignacio Taibo, Muertos Incómodos, Buenos Aires, Planeta, 2005.
[23] L. Sfez, La symbolique politique, Paris, PUF, 1988, p. 4.
[24] Ibid., p. 3.
[25] Ibid.
[26] Ibid.
[27] M. Foucault, L’Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 39.
[28] Ibid., p. 10-11.
[29] Ibid., p. 43.
[30] Ibid., p. 40.
[31] Ibid., p. 40-41.
[32] Ibid., p. 38-39.
[33] P. Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2002, p. 181.
[34] Ibid.
[35] Ibid., p. 219.
[36] Pour la France, Bourdieu (op. cit.) donne l’exemple d’institutions de type ENA, etc. qui contrôlent en partie le droit d’entrée dans le champ politique et dans les sphères de direction du pays au détriment de simples militants. Si tout le monde peut être militant, pas tout le monde peut faire l’ENA.
[37] P. Bourdieu, op. cit., p.345.
[38] J. Thompson, "Préface", in P. Bourdieu, op. cit., p.7.
[39] E. Rajchenberg S. y C. Héau-Lambert, "Historia y simbolismo en el movimiento zapatista", Chiapas n°2, 1996.
[40] L. Sfez, op. cit., p. 5.
[41] Voir en particulier les extraits déjà cités de la "Primera declaración de la selva Lacandona" (1er janvier 1994).
[42] P. Bourdieu, op. cit., p. 244.
[43] Ibid.
[44] A. Dorna, Le leader charismatique, Paris, Desclée de Brouwer, 1998.
[45] En effet, dans les Déclarations étudiées dans le chapitre suivant, nous nous rendons compte que le syntagme (segment répété) "enero de 1994" apparaît à 8 reprises. Dans chacune des cinq Déclarations de la forêt Lacandone qui suivront le soulèvement de janvier 1994 et la 1ère Déclaration, est rappelé cet événément fondateur ("el incio de nuestro alzamiento el 1ero de enero de 1994", "la lucha iniciada en el 1ero de enero de 1994"…).
[46] P. Bourdieu, op. cit., p.163.
[47] Ibid., p. 155.
[48] Ibid.
[49] Ibid.
[50] G. Petit, "Dénomination/Désignation", in D. Maingueneau & P. Charaudeau, op. cit. p. 163.
[51] G. Kleiber, "Dénomination et relations dénominatives", Langages n°76, 1984, p. 80.
[52] "Los comunicados oficiales del régimen de Salinas de Gortari evitan referirse a los rebeldes como ejército e insisten en denominarlos "grupos de campesinos armados"", in "Los comunicados oficiales se refieren en todo momento a "grupos de campesinos armados". Cautela del Gobierno ante la sublevación", El País, Madrid, janvier 1994.
[53] J. Butler, Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Paris, Amsterdam, 2004, p. 27.
[54] G. Cham Gutierrez, La rebelión zapatista en El Páis (analisis del discurso), Guadalajara, Universidad de Guadalajara, 2004, p. 59. Merci à Gerardo Cham qui depuis le Mexique nous a envoyé son travail et a ainsi partagé de façon très amicale le résultat de ses recherches.
[55] Ibid., p. 41.
[56] P. Bourdieu, op. cit., p. 155.
[57] "Brandir l'image de Zapata relève souvent du détournement de l'héritage révolutionnaire par le discours officiel", F. Pisani, "Insurrection au Chiapas, assassinats politiques - Le Mexique à l'heure de tous les dangers", Le Monde diplomatique, mai 1994.
[58] Création en 1929 du Parti National Révolutionnaire, par Plutarco Elias Calles (1877-1945), alors président du Mexique depuis 1924, parti qui deviendra quelques années plus tard le PRI, au pouvoir jusqu’en 2000. Tous les historiens s’accordent à considérer le PNR et PRI comme un seul parti.
[59] P. Bourdieu, op. cit., p.156.
[60] Ibid.
[61] J. Butler, op. cit., p.22/26-27
[62] T. Morrison, "Allocution à l’occasion de la remise du Prix Nobel", cité par J. Butler, op. cit., p.29.
[63] P. Bourdieu, op. cit., p.224.
[64] S. Rojo Arias, "Los usos de la historia : memoria y olvido en los communicados del EZLN", Perfiles Latinoamericanos vol. 5/n°9, décembre 1996, p. 154.
[65] P. Lehingue, "Le discours giscardien", in J. Chevalier et al., Discours et idéologie, Paris, PUF, 1980, p. 75.
[66] Ibid.
[67] C. Salavastru, Rhétorique et politique. Le pouvoir du discours et le discours du pouvoir, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 178.
[68] Ibid.
[69] Ibid., p. 180.
[70] Ibid.
[71] Ibid., p. 178-179.
[72] J. Baschet, La Rébellion zapatiste, Paris, Flammarion, "Champs", 2005, p. 66.
[73] Ibid., p.65.
[74] L. E. Gomez, "Le Mexique, entre Zapata et la tentation autoritaire", Multitudes, numéro spécial Amérique latine : démocratie et exclusion, juin 1994.
[75] B. Duterme, "Dix ans de rébellion zapatiste au Chiapas", Le Monde diplomatique, janvier 2004.
[76] Y. Le Bot & sous-commandant Marcos, Le rêve zapatiste, Paris, Seuil, 1997, p.118-132.
[77] J. Baschet, op. cit., p. 50.
[78] J. Baschet, op. cit., p. 57.
[79] "Nosotros no pretendemos ser la vanguardia histórica, una, única y verdadera", in "Sobre las demandas centrales y las formas de lucha", 20 janvier 1994.
[80] Ibid., p.60.
[81] Ibid., p.66.
[82] Voir notamment A. López Monjardin & D. M. Rebolledo, "Los municipios autónomos zapatistas", Chiapas n°7, 1999.
[83] J. Baschet, op. cit., p. 66.
[84] Sous-commandant Marcos, "7 piezas sueltas para construir con otras. El rompecabezas del neoliberalismo (I)", Le Monde diplomatique, Mexico, juillet 1997.
[85] Voir les numéros 3 (1996), 4 (1997) et 5 (1997) de la revue Chiapas ainsi que Chroniques intergalactiques. Première Rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre le néolibéralisme, (http://www.zapata.com/livres/inter-galactique/inter-sommaire.html).
[86] J. Baschet, op. cit., p.100-101.
[87] Cf. infra, chapitre 3.
[88] "La historia de Durito", 10 avril 1994.
[89] Sous-commandant Marcos, Don Durito…, op. cit, p.9.
[90] "¡Durito VI! (El neoliberalismo: la catastrófica conducción política de la catástrofe)", 16 juillet 1995.
[91] "Tercera declaración de la selva Lacandona", 1er janvier 1995.
[92] "La historia de los espejos", 09 juin 1995.
[93] Collectif, Chroniques intergalactiques. Première Rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre le néolibéralisme, (http://www.zapata.com/livres/inter-galactique/inter-sommaire.html).
[94] Titre original de l’article tel qu’il est référencé par l’EZLN "7 piezas sueltas del rompecabezas mundial (El neoliberalismo como rompecabezas: la inútil unidad mundial que fragmenta y destruye naciones)".
[95] "7 piezas sueltas para construir con otras (El neoliberalismo como rompecabezas)", juin 1997.
[96] Le mensuel s’affirme clairement comme opposé au néolibéralisme (I. Ramonet, "Désarmer les marchés", Le Monde diplomatique, décembre 1997), certains de ces principaux rédacteurs étant à l’origine de l’"Association pour la taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens" (ATTAC, appelé à l’origine "Action pour une taxe Tobin d'aide aux citoyens"), ainsi que des Forums Sociaux Mondiaux qui se tiennent en parallèle, et en contestation, au Forum de Davos.
[97] J. Baschet, op.cit., p.105.
[98] "7 piezas sueltas para construir con otras (El neoliberalismo como rompecabezas)", juin 1997.
[99] "Nuestro siguiente programa : ¡Oxymoron! La derecha intelectual y el fascismo liberal", avril 2000.
[100] Leader jamaicain panafricaniste, fondateur de l'UNIA (United Negro Improvment Association) et promoteur du mouvement "back to Africa". Au sujet de Marcus Garvey, voir notamment "Marcus Garvey : life and lessons", The Marcus Garvey and UNIA Papers Project, African Studies Centers (UCLA), Los Angeles, http://www.international.ucla.edu/africa/mgpp/lifeintr.asp
[101] J. Baschet, op. cit., p.155.
[102] S. Rojo Arias, "Los usos de la historia : memoria y olvido en los comunicados del EZLN", Perfiles Latinoamericanos n°9/vol. 5, 1996, p. 155.
[103] J. Baschet, op. cit., p.155.
[104] E. Rajchenberg S. & C. Héau-Lambert, "Historia y simbolismo en el movimiento zapatista", Chiapas n°2, 1996.
[105] L. Sfez, op. cit., p. 3.
[106] K. Marx, El 18 Brumario de Luis Bonaparte, in Obras escogidas, Progreso, Moscú, p. 231.
[107] "Hoy lo repetimos : nuestra lucha es nacional", "Tercera declaración de la selva Lacandona", janvier 1995.
[108] E. Rajchenberg & C. Héau-Lambert, "Historia y simbolismo en el movimiento zapatista", op. cit.
[109] Rappelons que le parti au pouvoir jusqu’en 2000 s’appelait le Parti Révolutionnaire Institutionnel, parti presque unique si l’on en croit O. Dabène qui, dans son ouvrage (O. Dabène, Amérique latine. La démocratie dégradée, Paris, Complexe, 1997), propose un tableau intitulé "L'Amérique latine et la démocratie au XX° siècle" (p. 12), où à l’aide de différents critères il classe les pays en fonction de leur niveau démocratique : le Mexique a le plus mauvais palmarès arrivant en dernière position du tableau. L’auteur indique une transition "en cours" et les "expériences préalables de la démocratie au XX° siècle" "insignifiantes" (p.12). De plus, même s’il a augmenté depuis (il reste cependant toujours faible), l’indice de fragmentation parlementaire (RAE) était le plus bas d’Amérique latine dans les années 80 (p. 99). Le nombre de partis représentés à la Chambre et le nombre effectif sont relativement bas (respectivement 4 et 2,3) par rapport à la moyenne latino-américaine (8,65 et 3,7) (p.99).
[110] J. L. Beraud Lozano, "Genios del marketing político: Marcos-EZLN y Presidente Fox", Pensamento Comunicacional Latino-Americano, vol. 3/n°1, São Paulo, octobre/décembre 2001.
[111] E. Rajchenberg & C. Héau-Lambert, "Historia y simbolismo en el movimiento zapatista", op. cit.
[112] Chacun a à l’esprit les différentes préconisations des théoriciens de l’Antiquité tels qu’Aristote, Quintilien ou Rhétorique à Herennius, parmi tant d’autres, pour la construction d’un discours "performant" (invention ; disposition ; élocution ; mémorisation ; action).
[113] G. Molinié, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Le Livre de poche, 1992, p. 7.
[114] O. Reboul, Le slogan, Bruxelles, Complexe, 1975 ; O. Reboul, Langage et idéologie, Paris, PUF, 1980 ; O. Reboul, La rhétorique, Paris, PUF.
[115] O. Reboul, Le slogan, Bruxelles, Complexe, 1975, p. 115.
[116] Des classiques jusqu’à aujourd’hui, de la Rhétorique (Aristote, Quintilien, M. Patillon, Eléments de rhétorique classique, Paris, Nathan, 1989 ; Reboul) à l’argumentation (Plantin) en passant par la nouvelle rhétorique (Perelman, Amossy) ou certains courants pragmatiques, la rhétorique, au sens large, inspirant fortement certains courants d’étude du langage, a été beaucoup étudiée. On pourra se référer aux 2 premiers chapitres du livre de C. Plantin (Seuil, 1996). Voir bibliographie pour les références.
[117] G. Molinié, op. cit., p. 7.
[118] Ibid.
[119] Ibid., p. 208.
[120] Ibid.
[121] Disponibles pour la plupart dans les différents recueils de communiqués, au même titre que tous les communiqués, mais ces écrits sont aussi regroupés dans des ouvrages thématiques dont l’ouvrage déjà mentionné : sous-commandant Marcos, Relatos del viejo Antonio, Barcelona, Virus, 2004.
[122] "La historia de los 7 arcoiris", 7 janvier 1996.
[123] G. Molinié, op. cit., p. 269.
[124] Ibid., p. 57.
[125] Ibid.
[126] "Cette obscure clarté qui tombe des étoiles", vers fameux du Cid. P. Corneille, Le Cid.
[127] G. Molinié, op. cit., p.235.
[128] Ibid.
[129] H. Beristáin, Diccionario de retórica y poética, Mexico, Porrúa, 1997, p. 374.
[130] Groupe µ, Rhétorique générale, Paris, Seuil, 1982.
[131] "Oxímoron", Enciclopedia Espasa.
[132] Sous-commandant Marcos, "Nuestro siguiente programa : ¡oxímoron! La derecha intelectual y el fascismo liberal", Ojarasca, Mexico, mai 2000 ; traduit et publié en français sous le titre "Naissance d'une nouvelle droite. Le fascisme libéral", Le Monde diplomatique, Paris, août 2000.
[133] L. de la Peña Martinez, "Somos el silencio que habla", Espacio Latino, http://www.espaciolatino.com.
[134] Selon le néologisme, adjectif dérivé de Marcos, utilisé par certains commentateurs. Voir par exemple, A. Acosta Silva, "Marcos en la sociedad de la información", Etcétera, Mexico, avril 2001.
[135] Y. Le Bot & Sous-commandant Marcos, op. cit., p. 19.
[136] Voir A. O. Barry, Pouvoir du discours et Discours du pouvoir. L’art oratoire chez Sékou Touré de 1958 à 1984, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 62-100.
[137] Sur le concept de scénographie, voir D. Maingueneau, Analyser les textes de communication, Paris, Nathan, 2002, p. 69-75.
[138] Sur le concept d’ethos, voir R. Amossy (dir.), Images de soi dans le discours. La construction de l’éthos, Lausanne, Delachaux & Niestlé, 1999.
[139] Sur le concept de lieux discursifs voir A. Krieg-Planque, "Purification ethnique". Une formule et son histoire, Paris, CNRS, 2002, p.105, ainsi que A. Krieg-Planque, ""Formules" et "lieux discursifs" : propositions pour l’analyse du discours politique", Semen n°21, Catégories pour l'analyse du discours politique, Besançon, PUFC, 2006.
[140] Plusieurs auteurs ont déjà évoqué dans leurs travaux l’importance des longues périodes de silence zapatiste alternant avec des périodes de communication intense. Voir L. Ortiz Pérez "El silencio como forma de resistencia civil. Análisis del discurso del EZLN, 1997- 2001", Revista Venezolana de Economía y Ciencias Sociales vol.10/n°1, Caracas, Universidad Central de Venezuela, janvier-avril 2004, p. 109-127,  ainsi que L. de la Peña Martinez, "Somos el silencio que habla", Espacio Latino, http://www.espaciolatino.com.
[141] "EZLN y la guerra en Internet. Entrevista a Justin Paulson", Razón y Palabra n°13, Comunicación educativa, janvier-mars 1999.


PS:
Pour d'autres éléments sur l'EZLN, voir sur ce site: la bibliographie et la page de liens consacrées à l'EZLN, voir aussi deux autres analyses lexicométriques du discours zapatiste (EDisPAL n°2 et EDisPAL n°3), voir enfin une présentation socio-historique de l'EZLN.
Cette étude est un extrait du chapitre 2 (p. 40-82) de Serge de Sousa, Paroles de combats, combats de paroles. Discours politique et pouvoir symbolique en Amérique latine. Une approche du discours zapatiste au Chiapas (1994-2005). (Master en Etudes hispano-américaines, dir. C. Singler, 2007, 219 p.).